Le Gabon vient d’entrer dans une nouvelle ère fiscale. Une ère imposée dans la précipitation, sans concertation réelle, sans période d’adaptation et sans considération suffisante pour les réalités économiques du terrain. La réforme fiscale de 2026, appliquée à peine vingt-quatre heures après sa publication, s’impose aujourd’hui comme l’un des tournants les plus radicaux jamais enregistrés dans notre système économique.
Officiellement, il s’agit de modernisation. Dans les discours, on parle d’efficacité, de traçabilité et de sécurisation des recettes de l’État. Mais sur le terrain, la réforme est vécue comme une épreuve de force. Une démonstration d’autorité administrative face à un tissu économique déjà fragilisé.
Une analyse récemment produite par un auteur anonyme a particulièrement retenu notre attention. Elle nous a paru cohérente, structurée et surtout fidèle à ce que vivent aujourd’hui de nombreuses entreprises gabonaises. C’est pour cette raison que nous avons estimé nécessaire de la partager avec nos lecteurs, afin d’ouvrir un débat national qui, jusqu’ici, semble avoir été soigneusement évité.
Le cœur de cette réforme repose sur la facture électronique normalisée. Présentée comme un simple outil technique, elle bouleverse en réalité tout le rapport entre l’État et l’entreprise. Désormais, une transaction peut être réelle, légale et exécutée, mais être rejetée fiscalement si elle n’a pas été validée par la plateforme numérique de l’administration. En clair, la vérité économique n’existe plus sans validation informatique.
Ainsi s’installe ce que certains qualifient déjà de panoptique fiscal : un système où l’État observe tout, en temps réel, pendant que les opérateurs économiques subissent sans visibilité. Chaque facture alimente automatiquement l’ensemble de la machine fiscale patente, contribution spéciale, taxes sectorielles sans possibilité d’ajustement ni de dialogue.
Cette mécanique peut séduire les technocrates. Elle inquiète profondément les entrepreneurs.
Car cette réforme crée une fracture nette entre deux Gabon. D’un côté, les grandes entreprises, souvent filiales de groupes internationaux, déjà numérisées, structurées et capables d’absorber les coûts. De l’autre, les PME gabonaises, les commerçants, les prestataires locaux, confrontés à l’instabilité de l’électricité, aux faiblesses de la connexion internet et à l’absence d’accompagnement réel.
Le danger devient alors disproportionné. Une simple erreur technique peut entraîner une sanction équivalente à 100 % de la valeur totale de la transaction. Pas du bénéfice. Pas de la marge. De la totalité. Une sanction qui peut ruiner une entreprise en une seule opération.
Dans ces conditions, les grandes structures risquent naturellement de se protéger en refusant toute collaboration avec des partenaires jugés “non conformes”. Ce mécanisme exclut progressivement les petits opérateurs du circuit économique formel et menace directement la promotion du secteur privé national, pourtant présentée comme une priorité des autorités.
Plus inquiétant encore, plusieurs zones d’ombre demeurent sans réponse. Que se passe-t-il en cas de panne du système informatique de l’État ? Qui assume la responsabilité lorsque l’entreprise ne peut plus facturer ? Pourquoi aucune clause de sauvegarde technique n’a été clairement intégrée dans le dispositif ?
À cela s’ajoute une question hautement sensible : celle de la confidentialité. Avec ce nouveau système, l’État a désormais accès à l’ensemble des données stratégiques des entreprises : clients, prix, volumes, politiques commerciales. Une intrusion économique sans précédent dans notre pays, qui suscite une inquiétude légitime dans le monde des affaires.
Il ne s’agit pas ici de rejeter la lutte contre la fraude fiscale. Elle est nécessaire. Il ne s’agit pas non plus de contester le droit de l’État à sécuriser ses recettes. Mais gouverner, ce n’est pas seulement imposer. Gouverner, c’est aussi équilibrer, écouter et corriger.
Une réforme fiscale ne peut réussir durablement que si elle est perçue comme juste. Lorsqu’elle apparaît brutale, punitive et déconnectée du terrain, elle finit par affaiblir l’économie qu’elle prétend renforcer.
Le Gabon ne peut pas construire sa souveraineté économique sur la fragilisation de ses propres entrepreneurs. Une modernisation qui écrase les PME n’est pas un progrès, c’est un recul déguisé.
La fiscalité 2026 doit être réajustée, humanisée et encadrée. Sans cela, elle risque de devenir non pas un levier de développement, mais un facteur de ralentissement économique et de tensions sociales.
Le temps n’est plus au silence.
Le débat est nécessaire.
Et l’économie nationale mérite mieux qu’une réforme imposée sans garde-fous.
