Depuis six jours, le Gabon assiste à un procès qui avance comme un corps sans tête. À la barre, les coaccusés déballent les mécanismes du pillage national, les circuits clandestins, les détournements labyrinthiques qui ont enrichi la famille Bongo pendant que le pays s’enfonçait dans la misère. Les révélations tombent, lourdes, accablantes, mais le cœur du dossier manque : les principaux concernés ont disparu de la scène. Exfiltrés. Soustraits. Évadés avec l’accord de l’État lui-même. Voilà pourquoi ce procès ressemble à un acte judiciaire amputé, un spectacle dont les acteurs essentiels ont été soigneusement retirés avant l’ouverture du rideau.
C’est sur ce vide que s’opposent aujourd’hui deux lectures radicalement différentes : celle de Foumboula Libeka Makosso et celle de John Bikorvoser. Deux hommes, deux approches, deux mondes.
Foumboula défend une version où l’exfiltration serait presque un mal nécessaire. Selon lui, le peuple, incapable de soutenir une rupture frontale l’épisode Kelly Ondo en serait la preuve n’aurait pas permis au Général Oligui d’assurer la prise du pouvoir sans risques majeurs. La pression diplomatique, dit-il, aurait pesé de tout son poids, forçant la Transition à évacuer les Bongo pour obtenir une reconnaissance internationale rapide. Une justification qui replace la politique au-dessus de la justice, la survie du pouvoir avant la vérité, la diplomatie avant le peuple.
Mais c’est là que la réplique de Bikorvoser frappe avec une précision glaciale. Il démonte l’argumentation morceau par morceau, dénonçant un discours sans source, sans référence, sans cadre conceptuel clair. Il rappelle que parler de liberté provisoire, de transition, de diplomatie ou de stabilité institutionnelle exige un minimum de rigueur juridique. Rien, dans l’argument de Foumboula, ne prouve qu’une quelconque expertise professionnelle soutient ses affirmations. Pas de texte, pas de rapport, pas de document officiel. Juste une impression politique transformée en pseudo-analyse. Pour Bikorvoser, cette intervention n’est pas une analyse : c’est une opinion habillée en argumentaire.
Et au fond, ces deux lectures opposées montrent que personne ne détient la vérité entière. Foumboula a raison de rappeler que la politique est un rapport de force et que le pays, au moment du coup d’État, était sous surveillance internationale. Bikorvoser a raison d’exiger une rigueur qui manque cruellement dans l’espace public gabonais. Pourtant, aucune de leurs positions ne comble le vide central : l’exfiltration des Bongo a saboté la promesse de vérité. Elle a transformé un procès que le pays attendait depuis deux ans en procédure incomplète, où ceux qui ont profité du système se retrouvent à donner des explications pendant que les véritables architectes du pillage dorment à l’étranger.
C’est cela, la mutilation de la vérité : un procès sans accusés principaux, une justice qui avance sur une jambe, un peuple contraint d’observer une scène où les chaises des principaux coupables restent désespérément vides. Le pays ne peut pas se satisfaire d’une transition qui jongle entre diplomatie et prudence pendant que la vérité, elle, est exilée. Les Gabonais n’ont pas besoin d’être protégés de la justice ; ils ont besoin qu’on les respecte assez pour affronter la réalité en face.
Au milieu des arguments de Foumboula et de la rigueur de Bikorvoser, il reste une évidence brutale : tant que l’exfiltration ne sera pas expliquée clairement et assumée politiquement, tant que le pouvoir ne dira pas pourquoi il a voulu juger les Bongo… mais ailleurs, la justice gabonaise restera boiteuse. Et ce procès, malgré les révélations, les témoignages et les confessions, ne pourra jamais être considéré comme complet.
Le pays attend la vérité.
Elle ne viendra ni des couloirs diplomatiques, ni des justifications approximatives, ni des analyses fragmentaires.
Elle viendra le jour où ceux qui ont pillé le Gabon répondront devant la justice… ici, et pas ailleurs.





