
Comment l’ancien Premier ministre d’Ali Bongo ose-t-il aujourd’hui parler de bonne gouvernance ?
L’annonce aurait presque prêté à sourire si elle n’avait pas réveillé chez de nombreux Gabonais un profond sentiment d’amertume. Julien Nkoghé Bekale, ancien Premier ministre sous Ali Bongo, a publié un livre plaidant pour « une véritable culture de bonne gouvernance ». Disponible à la Maison de la Presse de Libreville, l’ouvrage se présente comme un manuel accessible et pédagogique à destination des citoyens. Mais comment un acteur clé de l’un des épisodes les plus sombres de la gouvernance gabonaise peut-il aujourd’hui prétendre donner des leçons ?

Dans la mémoire collective, le passage de Julien Nkoghé Bekale à la Primature reste associé à une gestion chaotique de l’État : détournements de fonds publics, gestion opaque des ressources pétrolières, déclarations méprisantes à l’égard des citoyens (« Supporter ça ne fait pas mal », après la dépénalisation de l’homosexualité), sans parler de l’inertie face aux injustices sociales. L’homme a même été cité dans des rapports de la Cour des Comptes pour l’affaire des versements pétroliers détournés vers des comptes privés.
Pour beaucoup, son nom reste lié à une époque où la souffrance des Gabonais était ignorée, et où la misère sociale cohabitait avec l’arrogance de dirigeants repus. À ce titre, les réactions sur les réseaux sociaux à l’annonce de son livre sont sans appel :
- « Le Premier ministre le plus nul de l’histoire du Gabon écrit un livre sur la gouvernance exemplaire. Quelle ironie ! »
- « Ntoum, sa ville natale où il réside, ressemble à une porcherie. Il veut nous parler de quelle bonne gouvernance ? »
- « Vous avez publié ce message pour nous faire rire ou pour accroître notre détresse ? Dans un pays sérieux, vous prendriez cher. C’est une publicité nauséabonde. »
Et comment ne pas comprendre ces critiques lorsque l’on se souvient des phrases choc de l’époque : « Le président de la République se porte bien, il est en forme et en capacité de gouverner » ou encore « Ya Ali c’est votre bon grand et vous êtes ses bons petits ». Des mots aujourd’hui devenus symboles du mépris envers le peuple.
Au fond, le véritable problème est ailleurs : comme le soulignent certains commentateurs, ce n’est pas seulement la mal gouvernance qui est en cause, mais un système structuré pour maintenir ce désordre au profit de quelques-uns. Et Julien Nkoghé Bekale en a été l’un des rouages.
Le voir aujourd’hui tenter de se recycler en intellectuel engagé sur les questions de gouvernance relève d’un cynisme difficilement pardonnable. Avant d’écrire sur la bonne gouvernance, encore faudrait-il l’avoir incarnée. Et avant de donner des leçons, peut-être serait-il plus honnête de reconnaître sa part de responsabilité.
Que reste-t-il de crédible lorsqu’un ancien chef de gouvernement, épinglé par la Cour des Comptes, se permet de moraliser un peuple qu’il a contribué à appauvrir ?
Dans un pays sérieux, un tel livre serait vu comme un affront, et non comme un événement culturel. Mais au Gabon, le théâtre politique continue : même les acteurs déchus s’offrent des premiers rôles qu’ils n’ont jamais su tenir.











