À Libreville, certains dossiers circulent comme des ombres : tout le monde en parle, personne n’ose les toucher. Depuis la chute de l’ancien régime, les enquêtes se multiplient, les auditions s’enchaînent, révélant peu à peu les engrenages d’un système politique qui a façonné le pays pendant plus d’une décennie. Mais un document, mince et silencieux, demeure au cœur de toutes les spéculations sans jamais être frontalement abordé : le certificat médical ayant permis la candidature d’Ali Bongo en 2023.
Simple formalité administrative en apparence, ce certificat pourrait pourtant être l’un des éléments les plus déterminants et les plus explosifs de l’élection qui a précédé le coup d’État du 30 août. Car sans ce document, il n’y aurait pas eu de candidature. Sans candidature, pas de scrutin contesté. Et sans scrutin contesté, peut-être une toute autre trajectoire politique pour le Gabon.
Dans les milieux juridiques, la question circule désormais, parfois à voix basse, parfois dans un souffle : ce certificat reflétait-il un avis médical indépendant ou le résultat d’un mécanisme institutionnel verrouillé ? Personne n’avance d’accusation. Tout le monde s’interroge.
Au Parquet, un nom revient avec insistance : celui d’Eddy Minang, procureur de la République, devenu en quelques mois l’un des acteurs les plus scrutés de la transition. Son rythme étonne, sa détermination intrigue, et sa volonté affichée d’assainir les pratiques de l’État alimente autant l’espoir que la crainte. Car un dossier, posé sur la table depuis des mois, demeure comme une grenade prête à exploser : la validation médicale d’Ali Bongo Ondimba avant le scrutin de 2023.
Un magistrat à la retraite, fin connaisseur des procédures électorales, glisse dans un murmure : « Si ce certificat est examiné sérieusement, il pourrait remodeler la compréhension entière de l’élection de 2023. » Autour de ce document, tout n’est que zones grises : des médecins signataires dont on ignore l’indépendance réelle, des pressions éventuelles jamais établies, et un contexte politique où la médecine, le droit et la stratégie se sont peut-être confondus.
Un professeur de droit médical résume le malaise avec une frappe précise : « Un certificat peut changer la vie d’un patient. Celui-ci a peut-être changé celle d’un pays entier. »
Dans l’administration, certains parlent d’un “dossier maudit”, un sujet que nul ne souhaite ouvrir en premier tant il renvoie à l’un des tabous les plus sensibles du système Bongo. Mais le silence d’hier ne tient plus. Dans les réseaux sociaux, les salons feutrés comme les taxis de Libreville, une même interrogation revient : que compte faire Eddy Minang de ce certificat ?
Ouvrira-t-il une enquête préliminaire ? Sollicitera-t-il les médecins ? Engagera-t-il un examen rigoureux des conditions dans lesquelles ce document a été produit ? Nul ne le sait encore. Mais une chose est sûre : l’opinion attend, et regarde.
S’il franchit le pas, Minang pourrait devenir le premier magistrat à soulever ce pan encore intouché de l’élection 2023, celui que le système lui-même avait relégué dans l’ombre. S’il renonce ou temporise, le certificat restera l’un des grands non-dits de la transition gabonaise.
Dans un pays qui réclame désormais la transparence comme une exigence démocratique, la question a changé de nature. Il ne s’agit plus de savoir s’il faut enquêter, mais de déterminer qui aura le courage d’ouvrir la dernière boîte noire du système déchu.
Et dans cette équation, malgré lui, Eddy Minang se retrouve face à un dilemme d’histoire : avancer là où aucun procureur n’a osé poser le pied, ou laisser intact le dernier tabou d’un régime disparu.
