Il y a des questions que l’on se pose tout bas. Puis, à force de revenir dans les conversations, dans les familles et dans les esprits, elles finissent par sortir publiquement.
Celle-ci en fait partie.
Après le 30 août 2023, les militaires avaient promis de restaurer l’honneur et la dignité des Gabonais, de rompre avec les pratiques de l’ancien régime et de mettre fin à l’ethnicisme, au régionalisme et aux injustices qui avaient profondément marqué la vie nationale.
Les premiers mois de la Transition ont suscité beaucoup d’espoir. Les chantiers se sont multipliés, des routes ont été réhabilitées, des infrastructures ont poussé dans Libreville comme à l’intérieur du pays. Sur le terrain, le changement est visible.
Mais une autre question, beaucoup plus sensible, demeure.
Tous les Gabonais ont-ils réellement le sentiment d’être traités de la même manière devant la loi ?
Une justice égale pour tous : principe ou réalité ?
Il ne s’agit pas ici de condamner la justice, encore moins de désigner une ethnie comme victime ou coupable.
Il s’agit de regarder froidement une succession de faits et de demander : la loi est-elle appliquée avec la même rigueur à tous ?
L’affaire de Sylvia Bongo Ondimba et de son fils Noureddin Bongo Valentin reste, à cet égard, au cœur des interrogations d’une partie de l’opinion. Leur libération puis leur départ du Gabon ont suscité de nombreuses interrogations, notamment chez ceux qui estiment que d’autres personnes poursuivies dans des dossiers liés à l’ancien système sont, elles, restées détenues.
Cette situation alimente une question légitime : quels sont les critères qui déterminent la sévérité, l’assouplissement ou l’abandon d’une procédure ?
La réponse doit être judiciaire, factuelle et transparente.
Et pourquoi cette impression persistante autour des Fang ?
Depuis plusieurs mois, certains observateurs constatent une succession de sanctions, suspensions, poursuites ou incarcérations visant des personnalités fang.
Bob Mengome a été sanctionné dans une affaire liée à des troubles à l’ordre public.
Junior Ndong Ndong a également connu des ennuis judiciaires dans un contexte similaire.
Eddy Minang a été relevé de ses fonctions de procureur général, dans des circonstances qui ont alimenté de nombreuses interrogations publiques.
Aurélien Mintsa Mi Nguema, présenté comme un proche parent du chef de l’État, a lui aussi été suspendu ou relevé de ses fonctions dans un dossier ayant fait naître des soupçons de mauvaise gestion, lesquels doivent naturellement être établis par les procédures compétentes.
Plus récemment, Bienvenu Érick Mauro Nguemah s’est retrouvé derrière les barreaux dans le cadre d’un dossier lié au retard dans la livraison d’un chantier public dont il avait la responsabilité.
Pris séparément, chacun de ces dossiers doit être jugé sur ses propres faits.
Mais pris ensemble, ils produisent une perception politique qu’il serait dangereux d’ignorer.
Car lorsqu’une partie de la population commence à se demander si certaines sanctions frappent plus fréquemment une communauté que d’autres, le problème n’est plus seulement judiciaire.
Il devient politique.
Le vrai sujet n’est pas l’ethnie. C’est l’égalité devant la loi.
Il serait intellectuellement malhonnête de transformer cette réflexion en accusation contre une communauté.
Les Fang ne sont ni au-dessus des lois, ni en dessous.
S’ils commettent des infractions, ils doivent répondre de leurs actes.
Mais exactement de la même manière que les autres Gabonais.
Un Gabonais fang, nzébi, punu, téké, myènè, kota, obamba, ou appartenant à n’importe quelle autre communauté, doit avoir exactement les mêmes droits et les mêmes obligations devant la justice.
C’est précisément parce que la République ne doit reconnaître ni privilégié ni bouc émissaire qu’une question mérite d’être posée :
Existe-t-il réellement une différence dans la manière dont les dossiers impliquant certaines personnalités sont traités ?
Et si cette différence n’existe pas, pourquoi cette impression s’installe-t-elle ?
Qui sont réellement les « hors-la-loi » ?
Voilà peut-être la question la plus dérangeante.
Dans les dossiers de détournements de fonds publics, de mauvaise gouvernance ou de crimes économiques attribués à l’ancien régime, les noms cités publiquement ne semblent pas, aux yeux de certains observateurs, se répartir selon une logique ethnique.
Pourtant, lorsqu’une série de sanctions touche des personnalités appartenant à une même communauté, certains finissent inévitablement par chercher une explication ethnique.
C’est précisément là que l’État doit être particulièrement vigilant.
Une République forte ne se contente pas de punir. Elle explique.
Elle publie les faits reprochés.
Elle établit les responsabilités.
Elle explique les différences de traitement.
Elle garantit les droits de la défense.
Elle laisse la justice travailler sans pression.
Et surtout, elle évite que le silence institutionnel ne laisse prospérer les soupçons.
La 5ᵉ République doit répondre
La question posée ici n’est donc pas : « Les Fang sont-ils coupables ? »
Ce serait absurde.
La véritable question est :
La 5ᵉ République traite-t-elle tous les Gabonais avec la même rigueur, la même justice et la même exigence ?
Si certains Fang ont effectivement commis des infractions, qu’ils soient sanctionnés.
Mais si d’autres, appartenant à d’autres communautés, ont commis les mêmes faits, qu’ils répondent eux aussi de leurs actes.
Même faute, même traitement.
C’est cela, l’État de droit.
Notre propos n’est ni une accusation contre la justice, ni une attaque contre une communauté, ni un appel à la contestation.
C’est une demande de clarification.
Car après avoir promis de restaurer l’honneur et la dignité des Gabonais, le pouvoir issu du 30 août 2023 doit également restaurer quelque chose d’essentiel : la certitude que, devant la loi, il n’existe ni peuple privilégié, ni peuple condamné d’avance.
Et si, après vérification des faits, il apparaît réellement que certains citoyens sont davantage sanctionnés que d’autres pour des faits comparables, alors la République devra expliquer pourquoi.
Mais si les faits démontrent au contraire que les sanctions sont exclusivement fondées sur les responsabilités individuelles, alors il faudra également le dire clairement.
Parce qu’en matière de justice, le silence nourrit le soupçon. La transparence, elle, protège la République.






