Depuis que Sylvia Bongo Ondimba et son fils Noureddin se sont décidés à porter plainte contre l’État gabonais devant la justice française pour des sévices et tortures présumées subies durant leur détention post-coup d’État, un étrange vent d’indignation semble souffler à rebours sur le Gabon. Comme par mimétisme, des voix issues de la société civile et des victimes de l’ancien régime annoncent tour à tour leur intention de poursuivre en justice le clan Bongo pour les crimes politiques, financiers et moraux commis pendant des décennies. Une noble démarche, en apparence.
Mais à y regarder de plus près, ce réveil judiciaire a quelque chose de profondément troublant. Car si les griefs abondent contre les “décideurs” et les “commanditaires”, un silence assourdissant entoure ceux qui ont exécuté les ordres. Aucun nom. Aucune unité citée. Aucun agent identifié. Rien. Comme si, tout à coup, la mémoire collective s’était évaporée. Où sont donc passés les dénonciations contre les services spéciaux, les escadrons du B2, les policiers de l’ombre et les militaires zélés qui, hier encore, étaient désignés sans détour comme les bourreaux du peuple ?
Ci-dessous, les images insoutenables des émeutes sanglantes qui ont suivi la contestation de la victoire d’Ali Bongo en 2016, durant lesquelles de nombreux Gabonais ont perdu la vie. On connaît ceux qui ont donné l’ordre, mais les noms de ceux qui ont massacré le peuple restent volontairement tus.
Ci-dessus, les images insoutenables des émeutes sanglantes qui ont suivi la contestation de la victoire d’Ali Bongo en 2016, durant lesquelles de nombreux Gabonais ont perdu la vie. On connaît ceux qui ont donné l’ordre, mais les noms de ceux qui ont massacré le peuple restent volontairement tus.
Ce brusque accès d’amnésie collective jette le doute sur la sincérité de ces plaintes. Sont-elles orientées ? Sélectives ? Instrumentalisées ? Que cache ce besoin presque pavlovien de courir vers les tribunaux français ou britanniques, alors même que la Transition gabonaise prétendait restaurer la souveraineté et la dignité des institutions, à commencer par la justice ?
Comment ne pas s’interroger sur l’honneur du Gabon, de son Président et de l’État lorsqu’on voit des compatriotes se presser aux portes de l’étranger pour y demander justice, comme s’il était entendu que la justice gabonaise serait, par principe, incompétente ou indigne ? Quelle image donne-t-on de l’entrée dans la 5éme république si l’on admet tacitement que c’est à Paris ou à Londres que le peuple gabonais doit désormais espérer réparation ?
Si le Président Brice Clotaire Oligui Nguema veut rester fidèle à l’esprit du 30 août 2023, il est temps qu’il mette fin à cette mascarade. Le moment est venu d’initier une véritable Conférence Vérité, Justice et Réconciliation, dans laquelle les victimes, les commanditaires et surtout les exécutants seront désignés, entendus, confrontés. Sans cela, ces gesticulations internationales ne seront qu’un vaste théâtre, où chacun joue son rôle pour mieux éviter la vérité.
Car une plainte sans bourreau n’est qu’un cri dans le vide. Et une transition sans justice n’est qu’un changement de décor.
