Le 08 décembre 2025, le Mvët Oyeng a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, une fierté aussi bien pour la communauté fang que pour les pays dont ladite communauté est originaire, à savoir le Gabon, la Guinée Equatoriale, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, la République Centrafricaine et Sao Tomé et Principe. L’État gabonais n’a pas manqué de manifester sa satisfaction et sa fierté dans sa communication gouvernementale du 18 décembre 2025 : « L’inscription du Mvet Oyeng sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco, le 08 décembre dernier, constitue une étape majeure pour le rayonnement culturel du Gabon et de l’Afrique centrale. »[1]
Seulement, pendant que les défenseurs de cet art sont encore dans l’euphorie de cette reconnaissance internationale, le collectif « Les Gabonitudes » jette un pavé dans la marre à cause de la mention « communautés Ékang » par laquelle le Mvët Oyeng a été inscrit : « Le Mvet Oyeng, un art musical, narratif et initiatique des communautés Ékang (Fang-Beti-Bulu) ». C’est ainsi qu’il faut s’interroger sur l’origine du nom Ékang par lequel tentent de s’identifier de nos jours.
De l’origine du nom Ékang
Aujourd’hui, le groupe Fang-Beti-Bulu tend à se faire appeler Ékang. Il faut être édifié sur l’origine de ce nom. Ékang vient de Ékang Nna, fondateur de la dynastie[2] des immortels d’Engong, dans le Mvët. En remontant la biographie d’un immortel, Ntoutoume Nfoulou par exemple, on aura Ntoutoume Nfoulou, Nfoulou Engbwang, Engbwang Meye, Meye m’Ango, Ango Ékang, Ékang Nna.
Mais il faut d’abord savoir que le nom Ékang n’est attribué que tardivement à ce patriarche. Son père, Nna Otsé ou encore Nna Mengome, a eu plusieurs enfants de ses nombreuses femmes. Ékang Nna est le dernier né de ses enfants et qui plus est, fils unique de sa mère. A sa naissance, il est tellement insignifiant qu’il devient aussi tôt objet de raillerie de tous ses frères qui l’appellent Etsang Nna. Rappelons que Etsang est la plus petite des lianes dans la forêt. Son diamètre est tellement proche de celui d’un cheveu qu’elle semble insignifiante. C’est donc par analogie à cette insignifiance apparente que ses frères lui ont donné le sobriquet Etsang Nna, autrement dit, l’insignifiant de Nna. L’enfant est donc resté longtemps sans nom, grandissant avec ce sobriquet, sans que cela ne dérange son père outre mesure. Le jeune garçon grandit et dès l’âge de sept grandes saisons sèches, il tua une panthère, non pas au piège, mais au terme d’une lutte épique. Le jeune allait puiser de l’eau à la rivière quand il se fit attaquer par une panthère. Il combattit cette panthère, la tua et en coupa la queue. Il revint au village avec cette queue de panthère et se dirigea vers le corps-de-garde où il y avait son père Nna Otsé, les frères de son père et ses propres frères. Il brandit la queue de panthère au corps-de-garde en disant : « j’ai tué une panthère ».
Quelques années s’écoulèrent, le dénommé Etsang Nna, à l’âge de 17 ans, avait déjà dix femmes et une nombreuse progéniture en devenant ainsi le plus prolifique des fils de Nna Otsé. Au vu de tout cela, Nna Otsé rassembla tous ses enfants au corps-de-garde et leur dit :
- Mes enfants, voici le dernier de vos frères que vous avez méprisé et négligé depuis la naissance. Vous lui avez même donné un nom allant dans ce sens en le qualifiant de Etsang Nna, c’est-à-dire l’insignifiant de Nna. Votre frère est donc resté longtemps sans nom. Donc, aujourd’hui, moi, son père, votre père, lui donne le nom de Ékang Nna. C’est le respecté de Nna Otsé du clan Yezock. Avez-vous entendu ?
- Oui, père ! répondirent tous en chœur.
C’est ainsi que Etsang Nna, le négligeable et négligé de Nna Otsé est devenu Ékang Nna, le respectable et respecté de Nna Otsé, du clan Yezock. Il faut rappeler que Ékang n’est pas un clan. Il s’agit de la descendance Ékang Nna qui est du clan Yezock.
De la différence entre Ékang et Fang
Selon Tsira Ndong Ndoutoume[3], la cosmogonie donne la généalogie suivante : Aki-Ngoss engendra Mikour-Mi-Aki qui engendra Biyem-Yema-Bi-Nkour qui engendra Dzop-Biyem-Yema qui engendra Bikoko-Bi-Dzop qui engendra Ngwa-Bikoko qui engendra Mba Ngwa qui engendra Zokomo Mba qui engendra Nkwa Zokomo qui, enfin, engendra Mebegue-Me-Nkwa. C’est de Mebegue-Me-Nkwa que tout se sépare. Car ce dernier engendra Zame-Ye-Mebegue, Kare-Mebegue et Zong-Mebegue. Alors que Fang est descendant de Zame-Ye-Mebegue, Ékang est descendant de Kara-Mebegue.
C’est ainsi qu’on aura, pour ce qui est du Fang, Fang Afri, Afri-Kara, Kara Koua, Koua Ta, Ta Moane, Moane Ngo, Ngo-Zhang, Zhang Hamata, Hamata Nkomo Bot, Nkomo Bot Si, Si Zame, Zame Ye Mebegue. Pour ce qui est de Ékang, on aura Ékang Nna, Nna Otse, Otse Zame, Zame Ola, Ola Kare, Kare Mebegue. Donc, même si Mebegue-Me-Nkwa est leur ancêtre commun, Fang n’est pas Ékang. Il ne s’agit pas de mêmeté, sinon de fraternité.
De l’idéologie fang
La tendance actuelle veut que le fang se fasse appeler Ékang. Ceci est purement aussi bien idéologique qu’impropre. La fierté fang veut qu’il y ait distinction entre membres d’une même famille. Fang et Ékang sont frères, car descendant de Mebegue Me Nkwa. Le premier est descendant de Zame-Ye-Mebege et le deuxième est descendant de Kare-Mebegue. Ékang, qui a toujours eu une longueur d’avance sur Fang, a toujours été le modèle de ce dernier. Au départ, les descendants de Ékang Nna mouraient, comme les Fang. Ensuite, ils se sont développés pour ne plus mourir que de maladie ou de vieillesse. Les Fang aussi ont travaillé à ne mourir que de maladie et de vieillesse. Enfin, les Ékang se sont développés jusqu’à ne plus mourir du tout, ni de maladie, ni de vieillesse, ni de rien du tout. C’est au moment où le Fang travaillait aussi à devenir immortel qu’il entre en contact avec l’homme blanc. Ce dernier l’a vaincu et lui a récupéré tout ce qui le rendait invulnérable. C’est ainsi que le Fang est redevenu mortel. Il est donc différent d’Ékang qui, lui aussi, était entré en contact avec l’homme blanc, mais qui ne s’était pas laissé embobiné par celui-ci. Il suffit de se rappeler le combat de Angone Zock contre les blancs à Nkol Odock. Ils tentaient d’évangéliser les Ékang, Angone les extermina et récupéra leur voiture.
Il y a donc une différence énorme entre Ékang et Fang en gardant à l’esprit que Ékang est l’idéal que Fang veut atteindre. Ékang est immortel alors que Fang est mortel. Ékang combattit l’homme blanc et son évangélisation alors que le Fang succomba à l’homme et son évangélisation. Fang est un vaincu alors que Ékang est un vainqueur. Pour couronner le tout, Ékang est descendant de Kare-Mebegue alors que Fang est descendant de Zame-Ye-Mebegue. Si un Fang dit qu’il est Ékang, c’est qu’un chrétien peut prétendre être Jésus Christ. Autrement dit, que le Fang se réclame Ékang relève tout simplement de l’amalgame.
Soyons donc lucides dans notre idéologie. Car nous sommes ce que les autres ne sont pas !!!
Mathurin OVONO ÉBE
[1] « GABON-DIPLOMATIE : Inscription du Mvett à l’Unesco, une reconnaissance internationale », disponible sur https://www.affaires-etrangeres.gouv.ga/9-actualites/2873-gabon-diplomatie-inscription-du-mvett-a-lunesco-une-reconnaissance-internationale/, consulté le 20 décembre 2025
[2] Cf Essai sur la dynastie Ekang Nna de Daniel Assoumou Ndoutoume
[3] Tsira Ndong Ndoutoume, Le Mvett, épopée fang, Paris, Présence africaine, ACCT, 1970.












