Quand l’Église catholique expose des restes humains, elle parle de reliques. Quand les Africains honoraient leurs ancêtres, les premiers missionnaires parlaient de paganisme, de fétichisme ou d’idolâtrie. Cette contradiction mérite aujourd’hui d’être regardée en face.
La photographie qui circule sur les réseaux sociaux est troublante. On y voit un haut responsable catholique manipuler un véritable crâne humain avant de le replacer dans un buste-reliquaire consacré à sainte Agathe, à Catane, en Sicile.
Ce n’est pas une scène de film. L’Église catholique possède bel et bien une tradition de conservation et de vénération des restes corporels de certains saints. Le droit canonique reconnaît la vénération des reliques et interdit leur vente. Le Vatican distingue notamment les « reliques insignes », qui peuvent être conservées dans des reliquaires et présentées à la vénération des fidèles.
Des reliques de saints peuvent également être placées sous l’autel d’une église.
Autrement dit : dans le catholicisme, certains restes humains peuvent devenir des objets de vénération religieuse.
ET LES ANCÊTRES AFRICAINS ?
Avant l’arrivée des missionnaires européens, les sociétés africaines possédaient leurs propres conceptions de la mort, leurs rites funéraires et leurs relations avec les ancêtres.
L’ancêtre n’était pas simplement considéré comme « un mort », mais comme une figure inscrite dans une continuité entre les vivants, les morts et la communauté.
Pourtant, dans différentes régions d’Afrique, les premiers missionnaires chrétiens ont souvent qualifié ces pratiques de « barbarisme », « fétichisme » ou « idolâtrie ». Certaines furent interdites aux convertis.
Au Zimbabwe, par exemple, les premières missions catholiques ont demandé à leurs convertis shona d’abandonner certaines pratiques traditionnelles, notamment la vénération des ancêtres et des rites funéraires.
Au Ghana également, des travaux historiques rapportent que des missionnaires ont combattu certaines pratiques religieuses et culturelles africaines, allant parfois jusqu’à s’attaquer aux sanctuaires traditionnels.
LA QUESTION QUI FÂCHE
Alors pourquoi le crâne d’un saint peut-il être conservé dans un reliquaire, exposé aux fidèles et vénéré dans une cathédrale, tandis que les pratiques africaines liées aux morts et aux ancêtres ont longtemps été combattues comme du paganisme ?
Pourquoi ce qui était présenté comme sacré en Europe devenait-il « superstition » en Afrique ?
Il serait excessif d’affirmer que tous les missionnaires avaient pour objectif conscient de « détruire la puissance des Noirs ». Une telle affirmation générale ne peut être démontrée.
Mais il serait tout aussi naïf de présenter l’évangélisation comme une entreprise totalement séparée des rapports de pouvoir coloniaux.
Dans plusieurs régions, les missionnaires européens considéraient le christianisme comme supérieur aux religions traditionnelles et demandaient aux convertis d’abandonner certaines pratiques ancestrales.
Convertir ne signifiait donc pas seulemen
t changer de prière.
Cela pouvait aussi signifier modifier le rapport à la famille, aux morts, aux ancêtres, aux rites et à la mémoire collective.
DÉTRUIRE LE RITE, C’EST AUSSI FRAGILISER LA MÉMOIRE
Dans de nombreuses sociétés africaines, les ancêtres étaient liés à la mémoire familiale et à la continuité du groupe.
Lorsque leurs rites étaient condamnés comme diaboliques ou idolâtres, ce n’était donc pas seulement une pratique religieuse qui était rejetée. C’était parfois toute une manière de comprendre la société, la famille et la transmission.
C’est pourquoi le débat dépasse la religion.
Il touche à la culture, à la mémoire et au pouvoir.
SAINTS EUROPÉENS, ANCÊTRES AFRICAINS : DEUX LECTURES DE LA MORT ?
La comparaison doit toutefois être faite avec prudence.
Le catholicisme affirme que les saints ne sont pas des dieux et que les reliques ne sont pas adorées comme Dieu. L’Église distingue officiellement la vénération des saints de l’adoration réservée à Dieu.
Mais cette distinction théologique ne fait pas disparaître le problème historique.
Pour l’Africain auquel on demandait autrefois d’abandonner ses ancêtres, voir aujourd’hui des cathédrales conserver des ossements humains et organiser leur vénération peut légitimement susciter une interrogation.
LE PARADOXE
L’Église catholique a elle-même évolué dans son regard sur les cultures et religions africaines. Le dialogue avec les traditions locales a progressivement pris davantage de place dans le discours contemporain.
Mais une question demeure :
Que reste-t-il des cultures qui ont été marginalisées, combattues ou diabolisées avant cette évolution ?
Il ne s’agit pas de prétendre que les reliques catholiques et les cultes ancestraux africains sont identiques. Ils ne le sont pas.
Il s’agit de poser une question historique beaucoup plus dérangeante :
Pourquoi l’Europe chrétienne a-t-elle pu conserver une relation sacrée avec ses morts tout en demandant à l’Africain de rompre la sienne avec les siens ?
Et si la colonisation religieuse n’avait pas seulement changé les croyances africaines, mais aussi contribué à couper une partie des Africains de leur propre mémoire spirituelle ?
La question mérite d’être posée sans haine, sans complexe et sans falsification de l’histoire.
Car un peuple qui perd le droit de raconter ses morts finit parfois par perdre une partie de la manière dont il raconte ses propres origines.
Aujourd’hui, le crâne de sainte Agathe est montré publiquement aux fidèles.
L’image choque certains Africains.
Peut-être parce qu’elle rappelle une question que l’histoire religieuse du continent n’a jamais totalement réglée :
Pourquoi certaines mémoires mortes ont-elles été sanctifiées, tandis que d’autres ont été condamnées au silence ?






