ENQUÊTE
Et si l’histoire officielle de « La Concorde » ne racontait pas toute l’histoire ? Entre documents anciens, témoignages contradictoires et accusations, la véritable paternité de l’hymne national gabonais reste entourée de zones d’ombre.
Il y a quelque chose de presque paradoxal dans cette histoire.
Chaque fois que « La Concorde » retentit, le Gabon chante d’une seule voix. Pourtant, lorsqu’il s’agit de savoir qui a écrit cet hymne, les voix, elles, commencent à se diviser.
Pendant longtemps, personne ou presque ne semblait remettre en question la version officielle : Georges Damas Aleka est l’auteur-compositeur de l’hymne national gabonais.
Son nom est gravé dans la mémoire collective. Les institutions le présentent ainsi. Les biographies le reprennent. Les documents bibliographiques disponibles confortent cette attribution.
Et pourtant, depuis quelques années, un autre nom revient : Évariste Etoughé Zomo.
Alors, simple polémique tardive ou morceau d’histoire oublié ?
ALEKA, UNE PATERNITÉ OFFICIELLEMENT ÉTABLIE
Commençons par ce que l’on peut vérifier.
L’Assemblée nationale gabonaise présente Georges Damas Aleka comme l’auteur-compositeur de « La Concorde » et situe sa création en 1958.
Ce n’est pas une affirmation apparue avec les réseaux sociaux. Elle est ancienne et institutionnellement consacrée.
Un document conservé dans les collections de l’Institut français du Gabon vient renforcer cette version. Une partition de « La Concorde », publiée à Paris en 1960 par Henry Lemoine, est cataloguée sous le nom de Georges Damas Aleka.
Ce détail est loin d’être anodin.
En 1960, le Gabon vient d’accéder à l’indépendance. Si, à ce moment précis, une partition officielle présente Aleka comme auteur, cela signifie que son nom était déjà associé à l’œuvre.
La question devrait donc être réglée.
Mais elle ne l’est pas.
PUIS SURGIT LE NOM D’ÉVARISTE ETOUGHÉ
C’est ici que l’histoire devient beaucoup plus troublante.
Selon plusieurs récits publiés ces dernières années, les paroles de « La Concorde » ne seraient pas d’Aleka.
Elles seraient l’œuvre d’un instituteur : Évariste Etoughé Zomo.
La version rapportée est la suivante : Etoughé aurait écrit le texte dans le cadre d’un processus de sélection destiné à doter le Gabon d’un hymne. Aleka aurait ensuite composé la musique.
Une distinction qui changerait beaucoup de choses.
Car si Etoughé est effectivement l’auteur des paroles, Georges Damas Aleka serait alors le compositeur de l’hymne, mais pas son auteur intégral.
Certains témoignages vont même plus loin. Ils affirment que d’anciens manuels scolaires gabonais auraient autrefois indiqué séparément les deux noms :
Auteur : Évariste Etoughé.
Compositeur : Georges Damas Aleka.
Voilà une affirmation qui, si elle était démontrée par un exemplaire original, pourrait sérieusement bousculer la version officielle.
Mais il y a un problème.
Nous ne disposons pas, à ce jour, de cette pièce sous une forme permettant une vérification indépendante.
Et en matière d’histoire, c’est une différence considérable.
LE DOCUMENT QUI MANQUE
C’est probablement ici que se trouve le cœur de l’affaire.
Tout le monde parle du fameux « Précis ».
Mais où est-il ?
Qui le possède ?
Dans quelle édition cette attribution apparaissait-elle ?
Quelle était sa date de publication ?
Qui en était l’éditeur ?
Existe-t-il encore un exemplaire dans une bibliothèque, une famille ou une collection privée ?
Autant de questions qui restent sans réponse définitive.
Il ne suffit pas de dire qu’un ancien manuel attribuait les paroles à Etoughé.
Il faut le montrer.
Une photographie de la page concernée, l’ouvrage complet, son édition et sa date permettraient déjà de faire considérablement avancer le débat.
Sans cela, nous restons dans le domaine du témoignage.
ET SI LES ARCHIVES PARLAIENT ?
Il existe pourtant une piste qui pourrait être beaucoup plus intéressante.
Des travaux consacrés à Georges Damas Aleka rapportent qu’une première version de l’œuvre aurait porté le titre « Un ciel de Concorde ».
L’hymne aurait été présenté aux députés le 25 janvier 1960, à Radio Gabon, avant que son titre ne soit modifié pour devenir « La Concorde ».
Si cette information est exacte, alors les archives de cette présentation pourraient être déterminantes.
Une partition.
Une émission enregistrée.
Un compte rendu.
Un procès-verbal.
Un article de presse.
Une correspondance.
Il suffirait peut-être d’un seul document authentique pour faire tomber une partie du brouillard.
LA FAMILLE ALEKA MONTE AU CRÉNEAU
La polémique a pris une nouvelle dimension en 2023.
Face à la multiplication des publications mettant en cause la paternité de Georges Damas Aleka, sa famille est sortie de son silence.
Elle a dénoncé une campagne qu’elle considère comme mensongère et défendu fermement la mémoire de celui qui est officiellement reconnu comme le père de l’hymne national.
On peut comprendre cette réaction.
Mais une enquête historique ne peut pas être menée uniquement à partir des positions des familles.
Les proches d’Aleka ont leur mémoire.
Les défenseurs d’Etoughé ont leurs témoignages.
Les archives, elles, n’ont ni famille ni camp.
C’est donc vers elles qu’il faut retourner.
UNE HISTOIRE QUI DÉPASSE LES DEUX HOMMES
Il serait d’ailleurs dommage de transformer cette affaire en duel entre deux personnalités.
Car le véritable sujet est plus grand.
Il s’agit de la mémoire nationale.
Comment un pays raconte-t-il la naissance de ses symboles ?
Comment conserve-t-il les documents qui permettent aux générations futures de vérifier cette histoire ?
Et surtout, pourquoi faut-il attendre plus de six décennies pour que l’on commence à se demander sérieusement qui a écrit les paroles de l’hymne que les Gabonais chantent depuis l’indépendance ?
Ces questions méritent d’être posées sans passion inutile.
ALORS, QUI EST LE VRAI AUTEUR ?
Pour l’instant, une réponse honnête s’impose.
Georges Damas Aleka reste l’auteur-compositeur officiellement reconnu de « La Concorde ». Cette attribution est ancienne et elle est corroborée par des documents bibliographiques remontant à 1960.
Mais la version attribuant les paroles à Évariste Etoughé n’est pas à balayer d’un revers de main. Elle repose sur des témoignages et des récits suffisamment précis pour justifier une véritable recherche documentaire.
En revanche, tant que le fameux manuel scolaire ou tout autre document original de la période 1958-1960 n’aura pas été retrouvé et authentifié, il serait prématuré d’affirmer qu’Etoughé est « le véritable auteur ».
La prudence s’impose.
Mais la curiosité aussi.
LE GABON DOIT OUVRIR SES ARCHIVES
Il existe peut-être encore quelque part, dans un carton oublié, une vieille partition annotée.
Dans une bibliothèque, un ancien manuel.
Dans les archives de Radio Gabon, l’enregistrement d’une émission.
Dans les archives parlementaires, le compte rendu d’une présentation.
Dans une famille, une correspondance.
Ce sont ces documents qu’il faut retrouver.
Parce qu’au fond, cette histoire ne devrait pas être une affaire de clans, de familles ou de réseaux sociaux.
Elle devrait être une affaire de vérité historique.
Georges Damas Aleka mérite que son œuvre soit protégée si elle est bien la sienne.
Évariste Etoughé mérite également que son éventuelle contribution soit reconnue si les archives viennent la confirmer.
Et le peuple gabonais, lui, mérite surtout de savoir.
Plus de soixante ans après l’indépendance, il est peut-être temps de rouvrir les cartons.
Car derrière les notes de « La Concorde », il y a une histoire. Et cette histoire n’a peut-être pas encore livré tous ses secrets.






