Après plusieurs années de silence, Ali Bongo revient dans une interview accordée à Info241 pour livrer sa version des années passées au pouvoir. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette interview propose une lecture particulièrement avantageuse de son passage à la tête du Gabon.

L’ancien président affirme notamment que, malgré les graves problèmes de santé qui l’ont éloigné de la scène publique, il n’a jamais réellement cessé d’exercer son autorité. « Les décisions présidentielles sont restées les miennes à tout moment », assure-t-il.
Une déclaration lourde de sens. Elle signifie, si l’on s’en tient à ses propres mots, que les difficultés physiques rencontrées pendant cette période n’auraient jamais empêché le président de rester pleinement maître des décisions de l’État.
Autrement dit : le corps était malade, mais le pouvoir, lui, serait resté parfaitement opérationnel.
Il fallait oser.
Car les archives institutionnelles racontent une histoire un peu moins simple.
En novembre 2018, la Cour constitutionnelle avait officiellement constaté l’« indisponibilité temporaire » d’Ali Bongo. Elle avait alors autorisé le vice-président Pierre-Claver Maganga Moussavou à présider le Conseil des ministres pendant cette période.
Difficile, dès lors, de ne pas poser une question élémentaire : si toutes les décisions présidentielles étaient effectivement restées entre les mains d’Ali Bongo, pourquoi les institutions avaient-elles dû organiser juridiquement la continuité de certaines fonctions présidentielles ?
Le paradoxe est là.
D’un côté, les institutions reconnaissent une indisponibilité temporaire. De l’autre, plusieurs années plus tard, l’ancien président explique que son pouvoir décisionnel n’aurait jamais réellement été interrompu.
Deux récits. Une seule histoire.
Et Ali Bongo ne s’arrête pas là. Lorsqu’il revient sur cette période, il défend clairement l’idée qu’il est resté aux commandes malgré son état de santé. Une manière de répondre indirectement à ceux qui ont, pendant des années, estimé que sa capacité à gouverner avait été profondément affectée.
Le problème, c’est que les interrogations ne sont pas nées de nulle part.
En 2019, puis encore en 2022, des demandes d’expertise médicale avaient publiquement relancé le débat sur son aptitude à exercer pleinement ses fonctions. La question de sa capacité à gouverner était alors devenue un sujet politique majeur.
Mais aujourd’hui, le récit est beaucoup plus simple : Ali Bongo était présent, il décidait et le pouvoir restait entre ses mains.
Les archives, elles, semblent avoir une version légèrement différente.
L’ancien président revient également sur son bilan et assume clairement ses réalisations. Il défend notamment son action en matière d’infrastructures, de modernisation du pays et d’environnement.
Sur ce point, il est parfaitement légitime qu’Ali Bongo mette en avant ce qu’il considère comme les réussites de ses quatorze années au pouvoir.
Mais lorsqu’il s’agit de dresser un bilan politique, les réalisations ne peuvent pas être séparées des difficultés rencontrées par le pays.
En 2023, le FMI évaluait la dette publique gabonaise à environ 70,5 % du PIB. Le chômage, les difficultés sociales et les inégalités ont également marqué les années Bongo.
Le bilan mérite donc mieux qu’un simple récit à sens unique.
Il faut regarder les infrastructures, les réformes et les politiques environnementales, mais également les résultats économiques, les conditions de vie et la situation sociale du pays.
Autrement dit, le bilan peut être défendu. Il ne peut pas être réécrit.
La question de 2016 est encore plus délicate.
Dans son interview, Ali Bongo revient sur les violences qui ont suivi l’élection présidentielle et reconnaît les morts. Il estime également qu’« il aurait fallu davantage de dialogue ».
Cette reconnaissance mérite d’être relevée.
Mais elle pose immédiatement une autre question : pourquoi ce dialogue n’a-t-il pas été privilégié à l’époque, alors que la crise politique et les tensions postélectorales prenaient une telle ampleur ?
Le scrutin de 2016 reste en effet l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire politique récente du Gabon. Les observateurs européens avaient à l’époque fortement contesté la crédibilité du processus électoral, allant jusqu’à qualifier certains résultats de « hautement douteux ».
Là encore, les déclarations actuelles doivent donc être replacées dans leur contexte.
Reconnaître aujourd’hui qu’il aurait fallu davantage de dialogue est une chose. Assumer politiquement ce qui s’est passé en 2016 en est une autre.
Car lorsqu’un ancien chef de l’État revient sur son passé, il ne suffit pas de rappeler les décisions que l’on revendique. Il faut également regarder celles que l’on assume moins volontiers.
C’est finalement ce qui rend cette interview particulièrement intéressante.
Ali Bongo veut raconter son histoire. Il veut défendre son bilan. Il veut expliquer son parcours et, surtout, laisser sa propre lecture des années passées à la tête du Gabon.
Mais l’histoire politique d’un pays ne se construit jamais avec la seule mémoire de celui qui l’a dirigé.
Les déclarations d’Ali Bongo sont là. Les décisions de la Cour constitutionnelle sont là. Les archives de 2016 sont là. Les interrogations sur son état de santé sont là. Et surtout, les Gabonais qui ont vécu ces événements sont toujours là.
Ils ont vu les crises. Ils ont vécu les conséquences des décisions politiques. Ils ont connu les périodes de doute et les moments de tension.
Alors, lorsque l’ancien président affirme aujourd’hui que « les décisions présidentielles sont restées les miennes à tout moment », la question n’est pas seulement de savoir s’il faut le croire.
La vraie question est de savoir comment cette déclaration s’accorde avec les faits institutionnels et politiques de l’époque.
Et c’est précisément là que le récit devient intéressant.
Parce qu’à force de revisiter le passé, on finit par avoir l’impression que chacun cherche à sortir de l’histoire avec le moins de responsabilités possible.
Les décisions difficiles ? Il y avait le contexte.
Les crises ? Il aurait fallu davantage de dialogue.
Les problèmes de gouvernance ? Les institutions fonctionnaient.
Les interrogations sur la capacité à exercer le pouvoir ? Le président, lui, affirme qu’il décidait toujours.
Et au bout du compte, une étrange impression demeure : après quatorze années à la tête du Gabon, l’ancien président semble vouloir raconter une histoire dans laquelle il aurait été aux commandes… tout en étant beaucoup moins responsable de ce qui s’est passé sous son règne.
Une sorte de présidence à responsabilité variable.
Le grand retour médiatique d’Ali Bongo est donc bien réel.
Il revient avec ses souvenirs, ses explications, ses réalisations et sa propre lecture de l’histoire.
Mais il revient aussi face aux archives.
Et celles-ci ont une fâcheuse particularité : elles ne se réécrivent pas au gré des interviews.
Alors, au fond, Ali Bongo est-il simplement revenu raconter son histoire aux Gabonais ?
Ou tente-t-il, après plusieurs années de silence, de repartir avec une nouvelle virginité politique ?
La réponse appartient désormais à ceux qui écouteront ses déclarations, mais qui prendront aussi le temps de regarder ce que racontent les faits.
Parce qu’après tout, dans cette nouvelle version du film, le personnage principal semble avoir été président pendant quatorze ans…
Mais, curieusement, beaucoup moins responsable de ce qui s’est passé pendant ces quatorze années.
« Je n’y suis pour rien ! »
Voilà peut-être la véritable morale de ce grand retour.






