Au Gabon, il suffit parfois qu’un ancien ouvre la bouche pour que certains perdent immédiatement l’équilibre. Le retour du vieux Ndong Edzo sur le terrain de la lutte enseignante n’aura pas provoqué un débat national, ni une réflexion sérieuse sur la situation de l’école, mais une véritable éruption cutanée chez une catégorie bien connue de la République : les Kounabelistes professionnels.
À peine l’homme a-t-il exprimé son soutien aux enseignants en grève que les réseaux sociaux se sont mis à trembler. On aurait cru qu’il venait d’annoncer une candidature présidentielle ou la fermeture définitive des bars climatisés. Comment ose-t-il revenir ? Pourquoi parle-t-il encore ? Qui lui a donné l’autorisation morale de ne pas mourir politiquement en silence ?
Car pour le Kounabeliste, un vieux doit être décoratif. Il peut raconter des souvenirs au village, garder les enfants, commenter le journal télévisé à voix basse… mais surtout pas réfléchir, encore moins soutenir une revendication sociale.
Selon leur logique révolutionnaire du ventre, la retraite ne signifie pas seulement la fin du service : elle marque la fin de la pensée. Une fois retraité, le cerveau doit être rangé dans le même carton que les craies usées et les bulletins jaunis. Toute tentative de lucidité après 60 ans devient immédiatement suspecte.
Pourtant, le vieux Ndong Edzo n’est pas revenu pour diriger quoi que ce soit. Il n’a pas demandé le micro, il n’a pas convoqué de congrès, il n’a pas déclaré la guerre au système. Il est simplement venu soutenir les jeunes enseignants qui vivent exactement ce qu’il a lui-même vécu autrefois. Mais au Gabon, soutenir sans intérêt personnel est déjà considéré comme un acte de subversion.
Il faut dire que ce soutien pose un problème majeur aux Kounabelistes : il leur rappelle une vérité très embarrassante. Les problèmes qu’ils prétendent avoir “hérités” sont en réalité les mêmes que ceux d’hier, soigneusement conservés comme des meubles anciens que personne n’ose jeter. Avancements bloqués, situations administratives floues, rappels de solde fantômes, pensions qui prennent plus de temps à arriver qu’un courrier sans timbre… tout est resté intact, presque patrimonial.
Pendant ce temps, des enseignants vont à la retraite et attendent. Ils attendent longtemps. Très longtemps. Parfois dix ans. Parfois jusqu’à ce que la mort, plus ponctuelle que l’administration, décide de solder le dossier à sa manière. Mais cela n’émeut pas le Kounabeliste, car lui ne vit pas de pension : il vit d’espoir de nomination.
C’est d’ailleurs là que réside tout le drame. Là où le vieux Ndong Edzo parle de droits, le Kounabeliste parle de faveurs. Là où l’ancien réclame des solutions, le ventre militant réclame de la patience. Et pendant que l’enseignant compte les mois sans salaire, le Kounabeliste compte les likes, les partages et les “vu par”.
Voilà pourquoi ils crient si fort. Non pas parce que Ndong Edzo dérange l’ordre public, mais parce qu’il dérange leur stratégie du silence utile. Il rappelle que flatter le système ne l’améliore pas, que l’encenser ne le répare pas et que danser autour du pouvoir ne transforme pas une injustice en réussite.
En réalité, ce vieux les met face à un miroir cruel : celui d’un homme qui n’a rien à gagner mais qui parle quand même. Une anomalie grave dans un pays où beaucoup parlent uniquement quand ils ont quelque chose à gagner, et se taisent aussitôt que la soupe commence à refroidir.
Ainsi, pendant que le vieux Ndong Edzo soutient les jeunes enseignants, les Kounabelistes, eux, soutiennent surtout leur estomac. Ils défendent le système non pas parce qu’il fonctionne, mais parce qu’ils espèrent qu’un jour il leur fera signe. En attendant, ils attaquent les anciens, se moquent de la mémoire et traitent le courage de nostalgie.
Mais qu’ils se rassurent : le vieux Ndong Edzo ne leur prendra ni poste ni privilège. Il leur prend seulement ce qui leur manque le plus le sommeil tranquille de ceux qui savent qu’ils ont choisi le confort plutôt que la vérité.
Et au fond, c’est peut-être cela le plus drôle dans toute cette histoire : pendant que les Kounabelistes gesticulent pour exister, le vieux, lui, continue d’exister sans gesticuler. Et dans une République où le ridicule parle plus fort que la raison, c’est souvent celui qui ne crie pas qui fait le plus de bruit.
