Dans un contexte national marqué par de fortes attentes sociales, certaines analyses méritent d’être portées à l’attention du public, non pour être simplement reprises, mais pour être interrogées, approfondies et discutées. C’est dans cet esprit que nous revenons aujourd’hui sur le libre propos publié par Jean Kevin Ngadi, dont la lecture a retenu toute notre attention.
Dans son texte, l’analyste politique pose un regard critique sur la célébration de la Journée de l’enseignant au Gabon. Une réflexion que nous jugeons pertinente, non seulement par sa lucidité, mais aussi par les questions fondamentales qu’elle soulève sur le fonctionnement de notre République.
Car notre rôle, en tant qu’acteur du débat public, ne se limite pas à relayer l’information. Il consiste également à mettre en lumière des analyses, à confronter les idées, et à partager avec nos lecteurs des points de vue susceptibles de nourrir une prise de conscience collective et, surtout, de contribuer à une évolution positive de notre société.
C’est donc à cet exercice que nous nous livrons : non pas répéter, mais analyser ; non pas suivre, mais questionner ; non pas amplifier gratuitement, mais éclairer utilement.
Dès les premières lignes de son propos, Jean Kevin Ngadi frappe fort :
« Depuis quand le règlement d’une dette constitue-t-il une vision politique ? »
Cette interrogation, en apparence simple, révèle en réalité une faille profonde dans la manière dont l’action publique est mise en scène au Gabon. Car au moment même où Brice Clotaire Oligui Nguema célèbre les enseignants, il annonce le paiement d’arriérés. Autrement dit, un droit devient un événement, une obligation devient un mérite.
Et c’est précisément là que réside le malaise.
Car célébrer le règlement tardif d’une dette revient à abaisser dangereusement le niveau d’exigence collective. Cela revient à habituer une Nation à applaudir ce qui devrait être normal, automatique, incontestable.
Ngadi le souligne avec justesse :
« Transformer une obligation en événement relève d’une inversion préoccupante des normes. »
Cette inversion n’est pas anodine. Elle traduit un glissement progressif vers une culture politique où la communication prend le pas sur la transformation réelle. Une culture où l’on ne corrige pas les dysfonctionnements en profondeur, mais où l’on les met en scène pour en atténuer la perception.
Mais au-delà de l’acte lui-même, une question plus sensible mérite d’être posée : qui construit ces séquences politiques ?
Car il devient légitime de s’interroger sur la qualité du conseil stratégique entourant le Chef de l’État. À force de transformer des obligations administratives en opérations de communication, certains semblent enfermer le pouvoir dans une logique de court terme, où l’effet immédiat prime sur la cohérence globale.
Plus préoccupant encore, ces mises en scène exposent inutilement Brice Clotaire Oligui Nguema à des critiques évitables. En voulant produire de l’adhésion rapide, elles fragilisent la portée de sa parole et brouillent la lisibilité de son action.
À ce niveau, il ne s’agit plus d’erreurs isolées. Il s’agit d’un problème structurel.
Car à force de vouloir fabriquer des victoires symboliques, certains conseillers finissent par produire l’effet inverse : ils affaiblissent l’image même de celui qu’ils sont censés servir.
Cette logique n’est pas sans rappeler des pratiques déjà observées sous Ali Bongo Ondimba, où la communication politique prenait souvent le pas sur les réformes de fond. Dès lors, une interrogation s’impose : sommes-nous face à une véritable rupture, ou à une continuité simplement reconditionnée ?
Ngadi pousse la réflexion encore plus loin :
« Sommes-nous devenus une société qui célèbre le simple respect, tardif, d’un devoir élémentaire ? »
Si cette question dérange, c’est parce qu’elle touche à l’essentiel : la conscience collective. Une société qui applaudit le minimum est une société qui renonce, progressivement, à l’excellence.
Or, une République digne de ce nom ne peut fonctionner sur ce type de renoncement. Elle doit garantir la prévisibilité, la rigueur et le respect des engagements. Elle doit anticiper plutôt que réparer. Structurer plutôt qu’improviser.
Et surtout, elle doit placer l’éducation au cœur de son projet.
Car derrière cette polémique, une réalité demeure : les enseignants attendaient une vision, ils ont reçu un rattrapage. La jeunesse attendait une orientation, elle a assisté à une mise en scène.
Le décalage est manifeste.
Il faut le dire avec clarté : on ne valorise pas un pilier de la Nation en le maintenant dans la précarité pour ensuite le soulager sous les applaudissements. On ne construit pas l’avenir sur des retards maquillés en avancées.
Le libre propos de Jean Kevin Ngadi agit ici comme un révélateur. Il met en lumière une contradiction profonde entre les ambitions affichées et les pratiques observées.
Et c’est précisément pour cette raison qu’il mérite d’être entendu, discuté et prolongé.
Car au fond, la question qu’il pose dépasse largement le cadre de la Journée de l’enseignant. Elle interroge le modèle même de gouvernance que nous voulons pour notre pays.
Voulons-nous une République qui respecte réellement ses enseignants, en garantissant leurs droits de manière stable et prévisible ?
Ou une République qui se contente de les célébrer symboliquement, tout en les maintenant dans une incertitude permanente ?
Tant que cette question ne trouvera pas de réponse concrète, la valorisation restera un mot.
Et la 5e République, une promesse suspendue.






