Le retour au Gabon de Ange Landry Mbeng, plus connu sous le nom de Lanlaire, n’a rien d’un simple retour au pays. C’est une provocation. Une scène presque irréelle où celui qui, hier encore, incendiait le pouvoir, accusait les plus hautes autorités de crimes d’une gravité extrême, foule aujourd’hui le sol national comme si de rien n’était. Comme si ses mots, ses accusations, ses vidéos n’avaient jamais existé. Comme si l’on pouvait, en toute impunité, accuser un chef d’État, citer des noms, parler d’assassinat, de complots, de corruption… puis revenir tranquillement, sourire aux lèvres, dans le cadre d’une invitation officielle.
Car il ne s’agit pas ici de simples opinions ou d’excès de langage. Lanlaire a franchi un seuil que peu osent atteindre. Il a publiquement mis en cause le président Brice Clotaire Oligui Nguema, l’accusant d’implication dans des faits criminels d’une extrême gravité. Il a évoqué des meurtres, désigné des exécutants présumés, parlé de tentatives d’achat de silence, de réseaux occultes, de manipulations politiques. Des accusations explosives, répétées, assumées, diffusées à grande échelle.
Dans n’importe quel pays où la justice fonctionne encore comme une institution et non comme un décor, un tel déferlement de propos déclenche immédiatement une réaction. Une convocation. Une enquête. Une confrontation. Quelque chose. Mais ici, le silence est assourdissant. Et ce silence devient complice. Car pendant que certains citoyens sont arrêtés pour un simple post ou une parole jugée déplacée, celui qui a accusé au sommet de l’État semble évoluer hors de toute portée judiciaire.
Ce contraste est insupportable. Il détruit, pierre après pierre, ce qu’il reste de crédibilité dans l’idée même de justice. Comment expliquer à un jeune gabonais qu’il peut être inquiété pour une publication sur les réseaux sociaux, alors qu’un activiste peut accuser publiquement les plus hautes autorités de meurtre sans être immédiatement entendu par un juge ? Comment justifier une telle différence de traitement sans admettre, implicitement, l’existence d’une justice à géométrie variable ?
Et au cœur de cette contradiction, il y a Lanlaire lui-même. L’homme qui se présentait comme un pourfendeur du système, un lanceur d’alerte prêt à tout pour dire “la vérité”, apparaît aujourd’hui dans un rôle radicalement différent. Celui d’un invité officiel. D’un homme qui remercie le pouvoir qu’il insultait. Qui balaye les critiques avec mépris. Qui passe, en un instant, de l’opposant radical au participant assumé d’un protocole d’État. Ce basculement brutal ne relève pas d’une évolution. Il ressemble à une capitulation. Ou pire : à une mise en scène.
Mais ce n’est pas seulement Lanlaire qui est en cause. Ce sont aussi tous ceux qu’il a accusés. Car face à de telles attaques, le silence n’est pas une stratégie, c’est une faiblesse. Ceux qui ont été cités, directement ou indirectement, ont une responsabilité : saisir la justice, exiger des preuves, contraindre leur accusateur à répondre de ses propos. Non pas pour régler des comptes, mais pour restaurer une vérité devenue floue, déformée, polluée par des déclarations sans filtre.
Car à force de laisser passer, tout devient possible. Aujourd’hui, on accuse sans preuve. Demain, on mentira sans conséquence. Et après-demain, plus personne ne croira en rien.
Le cas Lanlaire est donc bien plus qu’une polémique. C’est un test. Un moment de vérité. Soit la justice s’empare de cette affaire, convoque, interroge, vérifie, tranche. Soit elle recule une fois de plus, laissant s’installer l’idée que certains peuvent tout dire, tout faire, tout retourner… sans jamais être inquiétés.
Et dans ce cas, il ne faudra plus parler de justice. Il faudra parler de façade.





