Dans un communiqué incendiaire daté du 1er mars 2025, Alain-Claude Bilie-By-Nzé, ancien Premier ministre et président de la plateforme “Ensemble Pour le Gabon”, tire la sonnette d’alarme : selon lui, l’élection présidentielle prévue pour le 12 avril 2025 ne peut se tenir dans ces conditions. Entouré de figures de l’ancienne classe politique telles que Pierre Claver Maganga Moussavou et Ali Akbar Onanga Y’Obégué, Bilie-By-Nzé dénonce un processus vicié, orchestré par le Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI) afin de favoriser un candidat issu de ses rangs.
Si son analyse repose sur des points techniques, juridiques et politiques valides, il convient néanmoins d’interroger les motivations de cette démarche, tant l’ancien régime dont il est issu n’a jamais brillé par son attachement à la transparence électorale.
Le premier point avancé par Bilie-By-Nzé concerne l’illégalité du fichier électoral sur lequel repose le scrutin. En effet, il rappelle que la nouvelle loi électorale du 22 janvier 2025 impose la mise en place d’un fichier électoral biométrique national, ce qui n’a manifestement pas été fait. Le gouvernement voudrait donc organiser une élection en s’appuyant sur un cadre juridique désormais obsolète.
Au-delà de la question juridique, l’ancien Premier ministre dénonce un processus précipité, dont le calendrier semble taillé sur mesure pour avantager le CTRI. L’absence de véritable pluralisme, l’exclusion de certains candidats et le contrôle de l’Autorité de Contrôle des Élections et du Référendum (ACER) par des proches du pouvoir transitoire viennent renforcer son argumentaire sur le manque d’équité dans la compétition électorale.
Sur le plan technique, Bilie-By-Nzé évoque les irrégularités d’un fichier électoral truffé d’anomalies : inscriptions multiples, présence d’électeurs décédés, absence de supervision indépendante. Une situation qui, selon lui, empêche toute garantie de transparence et d’équité.
Si les critiques de Bilie-By-Nzé apparaissent fondées, elles résonnent cependant avec une certaine ironie. Pendant des années, sous le règne d’Ali Bongo Ondimba, l’ancien Premier ministre n’a jamais manifesté la même indignation face aux mascarades électorales organisées par le pouvoir en place. En 2016, lorsque Jean Ping contestait la victoire d’Ali Bongo dans un contexte d’irrégularités massives, Bilie-By-Nzé n’était pas de ceux qui s’insurgeaient contre le manque de transparence. Aujourd’hui, désormais en dehors des cercles du pouvoir, il semble découvrir les travers d’un système qu’il a longtemps servi.
Au-delà de la véracité de ses propos, la question se pose donc : cette dénonciation est-elle motivée par une réelle volonté de défendre la démocratie, ou par une frustration de voir un processus électoral échapper à l’ancienne classe politique ? Car si le CTRI cherche clairement à verrouiller l’élection, il est difficile d’oublier que Bilie-By-Nzé a été un rouage essentiel d’un régime qui s’est maintenu par des stratagèmes électoraux similaires.
La saisine annoncée de la Cour constitutionnelle par Bilie-By-Nzé et ses alliés pourrait ouvrir un nouveau front dans la transition gabonaise. Si la Cour venait à déclarer le fichier électoral caduc, cela repousserait inévitablement l’élection et fragiliserait la stratégie du CTRI. Mais la question de l’indépendance réelle de cette institution reste posée : dans un contexte où la transition est dirigée par des militaires peu enclins à céder à la pression politique, il est peu probable que cette action aboutisse à un report.
Dans tous les cas, cette déclaration met en lumière une réalité glaçante : la transition politique au Gabon risque de se transformer en une succession de crises et de contestations, au lieu d’être un processus de rénovation réelle. Entre les militaires décidés à imposer leur propre agenda et une opposition composée d’anciens barons du régime Bongo réclamant une place à la table du pouvoir, le peuple gabonais pourrait bien être le grand perdant de ce jeu politique.
En dénonçant une “parodie électorale”, Alain-Claude Bilie-By-Nzé met le doigt sur un problème réel : le risque d’une élection jouée d’avance, organisée dans la précipitation et sans garanties suffisantes de transparence. Cependant, son passé politique rend son indignation suspecte aux yeux de nombreux observateurs. Le combat pour des élections crédibles ne peut être mené que par des acteurs sincères et désintéressés, et non par ceux qui hier encore participaient aux mêmes manipulations qu’ils dénoncent aujourd’hui.
L’enjeu est décisif pour l’avenir du Gabon : ce pays doit-il s’enfoncer dans une transition biaisée et conflictuelle, ou peut-il enfin espérer une refondation véritable de son système politique ?











