On ne gouverne pas un pays à coups d’injonctions morales et de slogans creux. On ne décrète pas la performance dans le désordre permanent. On ne peut exiger l’excellence là où l’État a lui-même installé la pénurie, l’insécurité et l’épuisement quotidien comme mode de vie.
Dans un pays où l’électricité disparaît quatre fois par jour, parfois pour plus d’une heure et demie, parler de productivité relève de l’imposture. Comment être performant quand les ordinateurs s’éteignent sans avertissement, quand les machines s’arrêtent brutalement, quand chaque tâche est suspendue à l’arbitraire d’un délestage ? La performance exige de la continuité, de la stabilité et de la prévisibilité. Trois exigences élémentaires que ce pays refuse encore d’assurer.
Dans un pays où parfois , l’eau ne coule au robinet que deux fois par semaine, réclamer rigueur et discipline devient presque indécent. Comment respecter des horaires quand les nuits sont consacrées à la quête de quelques bidons d’eau ? Comment exiger une hygiène irréprochable, une tenue soignée et un rendement optimal quand l’accès à un besoin vital dépend du hasard ?
Dans un pays où les citoyens passent des nuits entières sans sommeil, écrasés par la chaleur étouffante, livrés aux moustiques faute d’électricité pour ventiler ou se protéger, parler d’efficacité au travail est une hypocrisie manifeste. On ne produit pas avec un corps épuisé. On ne réfléchit pas clairement après des nuits blanches. La fatigue chronique est l’ennemie directe de la concentration, de la lucidité et de la performance.
Dans un pays où des familles vivent avec la peur permanente d’être déguerpies du jour au lendemain, sans relogement, sans accompagnement, sans perspective, la sérénité devient un luxe inaccessible. On ne planifie pas l’avenir quand on ignore si l’on dormira encore sous le même toit le mois suivant. L’angoisse ronge la motivation, l’incertitude détruit l’engagement.



Dans un pays où l’on hésite à envoyer son propre enfant chez l’épicier du quartier, par crainte qu’il ne soit kidnappé, l’État a déjà échoué dans sa mission la plus élémentaire : garantir la sécurité. Lorsque la peur s’invite jusque dans les gestes les plus ordinaires de la vie quotidienne, le lien de confiance entre le citoyen et l’autorité publique est rompu. Et sans sécurité, il n’y a ni discipline, ni économie fonctionnelle, ni performance durable. Un parent angoissé pour la vie de son enfant ne peut être ni serein ni efficace.
Et pourtant, dans ce même pays, le pouvoir exige. Il exige la ponctualité. Il exige des résultats. Il exige la performance. Il exige des comptes. Mais il n’offre ni les conditions matérielles, ni la stabilité sociale, ni la sécurité minimale permettant d’atteindre ces objectifs. C’est là que réside l’incohérence profonde du pouvoir.
La performance ne se proclame pas. Elle se construit. Elle repose sur des infrastructures fiables, des services publics fonctionnels, un environnement sécurisé et des conditions de vie dignes. Aucun pays sérieux n’a jamais obtenu des résultats durables en épuisant ses travailleurs et en méprisant leur réalité quotidienne.
Exiger sans offrir, c’est gouverner par l’illusion. Parler de rendement dans un pays plongé dans le noir, la soif, la peur et l’insomnie, c’est refuser obstinément de regarder la vérité en face. La qualité du travail rendu dépend toujours de la qualité des conditions de vie. C’est une règle universelle, valable aussi bien dans une administration que dans une nation.
Un pouvoir responsable commence par créer les conditions, avant de réclamer la performance. Le reste n’est que rhétorique creuse et autorité mal placée.
On ne demande pas à un pays de produire des miracles quand on l’a condamné à survivre.











