Lors de la rentrée solennelle du Barreau du Gabon, une voix s’est élevée avec force, rigueur et profondeur : celle du Pr Steeve Elvis Ella. À travers une leçon inaugurale d’une rare densité intellectuelle, l’universitaire a replacé le débat sur le retour de la peine de mort dans une perspective bien plus large que celle d’une simple réforme pénale. Il en a fait un véritable choix de civilisation.
Une question juridique… ou un vertige moral ?
Dès les premières minutes, le ton est donné. L’interrogation n’est pas technique, elle est existentielle : l’État peut-il disposer de la vie humaine ? Derrière le débat sur la peine capitale, le conférencier met en lumière une tension fondamentale entre justice et violence, entre droit et vengeance.
En convoquant les grandes figures de la philosophie comme Aristote et Paul Ricœur, il rappelle que le droit ne se réduit pas à un ensemble de règles, mais qu’il repose sur une réflexion profonde sur le juste. Une réflexion qui exige lucidité, distance et responsabilité, loin des émotions collectives suscitées par des crimes atroces.
Le poids de l’histoire gabonaise
L’analyse ne se limite pas à l’abstraction philosophique. Elle plonge dans l’histoire du Gabon, rappelant que la peine de mort, introduite dans le Code pénal de 1963, a connu des applications marquantes, notamment dans les années 1970 et 1980.
Mais le tournant décisif reste l’abolition en 2010 sous Ali Bongo Ondimba, suivie de l’adhésion du pays à des institutions internationales interdisant définitivement cette pratique. Pour le Pr Ella, cet acte n’était pas seulement juridique : il incarnait une élévation morale de l’État gabonais.
Dès lors, envisager un retour en arrière reviendrait à remettre en cause non seulement un acquis légal, mais aussi une orientation éthique et civilisationnelle.

Crimes rituels : l’émotion au cœur du débat
C’est dans le contexte actuel, marqué par la recrudescence des crimes dits « rituels », que la question ressurgit. Des actes d’une barbarie extrême, souvent impliquant mutilations et sacrifices, nourrissent une indignation légitime au sein de la population.
Mais là encore, le philosophe invite à la prudence. Il déconstruit le terme même de « crime rituel », qu’il juge ambigu et hérité d’une sémantique coloniale. En s’appuyant sur les travaux de penseurs comme René Girard, il propose une lecture plus lucide : ces crimes relèvent avant tout d’une volonté de puissance et d’une instrumentalisation du corps humain.
Ainsi, répondre à cette violence par la peine de mort reviendrait, selon lui, à céder à une logique de surenchère plutôt qu’à restaurer l’ordre.
Une critique radicale de la peine capitale
Le cœur de l’intervention repose sur une thèse claire : la peine de mort est incompatible avec les fondements mêmes du droit moderne.
En citant Robert Badinter, figure emblématique de l’abolition en France, le conférencier rappelle une vérité incontournable : toute justice humaine est faillible. Dès lors, une peine irréversible dans un système faillible constitue une contradiction insoutenable.
Au-delà du risque d’erreur judiciaire, la peine capitale pose un problème plus profond : elle transforme l’État en acteur de la violence qu’il est censé combattre. Elle introduit l’idée dangereuse que certaines vies peuvent être légalement supprimées.
Une alternative enracinée dans les traditions africaines
L’originalité de cette leçon réside également dans son ouverture vers des solutions alternatives. En mobilisant la pensée de Jean-Godefroy Bidima, le Pr Ella valorise la « palabre africaine » comme modèle de justice restaurative.
Plutôt que « punir et éliminer », cette approche privilégie « discuter et réparer ». Elle vise non seulement à sanctionner, mais aussi à réhabiliter le coupable, à restaurer le lien social et à préserver la cohésion de la communauté.
Cette vision, profondément ancrée dans les traditions africaines, apparaît comme une voie médiane entre impunité et brutalité.
Un appel à la retenue de l’État
Enfin, l’intervention se transforme en un véritable plaidoyer pour la responsabilité étatique. Le philosophe met en garde contre la tentation de toute-puissance, rappelant que le monopole de la violence légitime ne doit jamais devenir un instrument de domination contre les citoyens.
Dans une perspective proche des analyses de Thomas Hobbes, il reconnaît que l’État détient ce pouvoir. Mais il insiste : la grandeur d’un État ne réside pas dans sa capacité à tuer, mais dans sa capacité à se retenir.
Une leçon de civilisation
Au terme de cette intervention magistrale, une idée s’impose : refuser la peine de mort n’est pas un signe de faiblesse, mais une affirmation de maturité.
En refusant de répondre à la barbarie par la barbarie, le Gabon affirme que la justice doit rester du côté de la vie. Que la dignité humaine est absolue. Et que la civilisation commence précisément là où la violence s’arrête.
Par la puissance de son argumentation et la profondeur de sa réflexion, le Pr Steeve Elvis Ella ne s’est pas contenté d’éclairer un débat. Il a élevé la discussion à un niveau rare, rappelant à tous que certaines décisions engagent non seulement le présent, mais l’âme même d’une nation.






