En matière de transformation locale des ressources naturelles, le Gabon a connu deux approches très différentes. La première, sous la présidence d’Ali Bongo Ondimba, concernait le bois. La seconde, sous la présidence de Brice Clotaire Oligui Nguema, porte sur le manganèse.
Toutes deux poursuivent officiellement le même objectif : créer davantage de valeur ajoutée sur le territoire national, développer l’industrie et générer des emplois. Mais lorsque l’on compare les méthodes employées, une différence fondamentale apparaît.
En janvier 2010, le gouvernement d’Ali Bongo prend une décision qui surprend les opérateurs économiques : l’interdiction pure et simple de l’exportation du bois brut. Cette mesure ne laisse aucune place à l’ambiguïté. Les entreprises qui souhaitent continuer à exploiter le bois gabonais doivent désormais le transformer sur place. Malgré les critiques et les prévisions alarmistes de certains acteurs, l’État maintient sa position. Au fil des années, le secteur se restructure, les unités industrielles se multiplient et le taux de transformation locale progresse fortement. Cette réforme est aujourd’hui largement considérée comme un tournant majeur de l’industrialisation de la filière bois gabonaise.
À l’inverse, le dossier du manganèse semble suivre une logique différente. Le protocole d’accord signé le 20 juillet 2026 entre le Gabon et Eramet ne constitue pas une obligation immédiate de transformer localement l’ensemble de la production. Il prévoit une montée en puissance progressive, avec plusieurs scénarios encore soumis à des études de faisabilité et à une décision finale d’investissement du groupe minier. Le document fixe une feuille de route pouvant conduire à la transformation de jusqu’à 700 000 tonnes de minerai par an d’ici 2031, tout en précisant que la réalisation des projets dépend de conditions économiques et énergétiques.
C’est précisément sur ce point que la comparaison devient intéressante.
Dans le dossier du bois, l’État avait imposé une règle à laquelle les opérateurs devaient s’adapter. Dans celui du manganèse, le calendrier industriel est largement construit autour des conditions de faisabilité définies avec l’investisseur. Autrement dit, dans un cas, la décision politique précédait l’investissement ; dans l’autre, l’investissement demeure conditionné à des décisions futures.
Le contraste est également visible dans la portée des engagements. La réforme du bois produisait des effets immédiats puisque l’interdiction d’exporter le bois brut était effective. Le protocole sur le manganèse, lui, constitue avant tout un cadre de coopération et de négociation destiné à préparer d’éventuels investissements futurs.
Il ne s’agit pas de nier les ambitions affichées par le gouvernement actuel. L’objectif de développer une industrie de transformation du manganèse répond à une logique économique largement partagée. Toutefois, la comparaison historique montre que la réforme du bois reposait sur une décision souveraine immédiatement applicable, tandis que le dossier du manganèse s’inscrit davantage dans une logique de partenariat progressif avec un investisseur privé.
Avec le recul, force est de constater que la politique menée sous Ali Bongo dans la filière bois a profondément transformé le secteur et demeure l’une des réformes industrielles les plus marquantes de l’histoire récente du Gabon. Elle a démontré qu’un État pouvait imposer un changement de modèle économique et obtenir des résultats durables malgré les résistances initiales.
Le protocole conclu avec Eramet sera, quant à lui, jugé sur les faits. Les usines promises verront-elles effectivement le jour ? Les volumes de transformation locale seront-ils atteints ? Les emplois annoncés seront-ils créés ? Les prochaines années permettront de répondre à ces questions.
En définitive, la comparaison entre ces deux politiques rappelle une réalité : en matière de souveraineté économique, ce ne sont pas les discours qui entrent dans l’histoire, mais les résultats. Jusqu’à présent, la réforme du bois engagée en 2010 reste, par ses effets concrets, la référence en matière de transformation locale des ressources naturelles au Gabon.
Source : Jean Kevin NGADI, Analyste politique engagé et observateur de la vie publique gabonaise





