Par la Rédaction
L’affaire Bienvenu Erick Mauro Nguema prend une tournure qui dépasse désormais le seul destin d’un architecte et d’un chantier en retard.
Selon les informations rapportées depuis le vendredi 14 août 2026, l’architecte gabonais a été placé sous mandat de dépôt à l’issue d’une longue audition devant la justice à Libreville.
Une décision lourde. Mais qui doit être immédiatement replacée dans son contexte : un mandat de dépôt n’est pas une condamnation. Mauro Nguema reste présumé innocent et devra pouvoir présenter ses arguments et assurer sa défense tout au long de la procédure.
Pour autant, une question s’impose : fallait-il en arriver à la prison dans une affaire dont le point de départ est notamment le retard dans l’exécution d’un chantier public ?
« LE 16, C’EST LE 16 » : DE LA COLÈRE PRÉSIDENTIELLE AU DOSSIER JUDICIAIRE
Tout le monde se souvient de cette séquence devenue virale.
En visitant le chantier du monument Georges Damas Aléka, le président Brice Clotaire Oligui Nguema avait publiquement manifesté son mécontentement face au retard pris par les travaux et exigé que le chantier soit achevé dans les délais.
De cette séquence était née une formule devenue célèbre : « Le 16, c’est le 16 ! »
Une phrase que le chef de l’État reprendra ensuite devant la diaspora gabonaise lors de son séjour en France.
Mais derrière cette formule devenue populaire se trouve aujourd’hui un dossier judiciaire.
Et c’est là que les interrogations commencent.
QUI A PAYÉ ? QUI A REÇU ? QUI DEVAIT QUOI À QUI ?
Selon des informations proches du dossier, il serait reproché à l’architecte d’avoir reçu l’intégralité des financements destinés à la réalisation de l’œuvre sans avoir respecté les délais de livraison convenus.
Mais la défense de Mauro Nguema présenterait une version différente.
L’architecte aurait soutenu que certains paiements lui auraient été versés avec plusieurs mois de retard. Il aurait également affirmé que des travaux supplémentaires lui auraient été demandés en cours d’exécution, alors que ces prestations n’étaient pas prévues initialement et n’auraient pas été financées.
Il soutiendrait enfin que l’État lui resterait redevable de certaines sommes.
Deux versions. Une seule vérité.
Et cette vérité ne pourra pas être établie par les réseaux sociaux, les commentaires ou les slogans.
Elle devra l’être par les contrats, les relevés bancaires, les ordres de service, les avenants, les factures, les procès-verbaux de réception et l’expertise technique.
Voilà pourquoi la justice doit travailler sereinement.
UN RETARD DE CHANTIER JUSTIFIE-T-IL À LUI SEUL UNE DÉTENTION ?
C’est probablement la question la plus délicate de cette affaire.
Il ne s’agit absolument pas de dire qu’un responsable de chantier doit être protégé lorsqu’il manque à ses obligations.
Lorsque de l’argent public est engagé, les responsables doivent rendre des comptes.
Mais il faut également distinguer le retard administratif ou contractuel de l’infraction pénale.
Dans le monde entier, de grands projets publics ou privés ont connu des retards considérables.
L’Opéra de Sydney a été livré avec plusieurs années de retard et un coût largement supérieur aux prévisions initiales. Le Stade olympique de Montréal n’était même pas entièrement terminé lors de l’ouverture des Jeux de 1976.
Personne ne prétend que ces exemples justifient une mauvaise gestion.
Ils montrent simplement une réalité : les grands chantiers peuvent connaître des retards pour de multiples raisons.
Difficultés techniques, modifications du projet, problèmes d’approvisionnement, retards de paiement, travaux supplémentaires, défaillance d’un prestataire ou mauvaise coordination peuvent intervenir.
La question fondamentale est donc de savoir ce qui s’est réellement passé sur le chantier du monument Georges Damas Aléka.
Y a-t-il eu une infraction pénale ? Ou sommes-nous face à un contentieux complexe d’exécution d’un marché ?
C’est à la justice de le déterminer.
MAURO NGUEMA NE DOIT PAS ÊTRE LE COUPABLE AVANT LE JUGEMENT
L’architecte peut être responsable.
Il peut également être victime d’un ensemble de circonstances qu’il faudra établir.
Et il peut exister des responsabilités partagées.
Mais une chose est certaine : la détention provisoire ne doit pas devenir une condamnation anticipée dans l’opinion publique.
Car derrière le dossier judiciaire, il y a un homme.
Un professionnel.
Une carrière.
Une réputation.
Une famille.
Et lorsque l’honneur d’un homme est publiquement atteint, il est parfois impossible de réparer totalement les dégâts, même après une éventuelle décision d’acquittement.
MAIS POURQUOI CETTE AFFAIRE INTERROGE-T-ELLE AUTANT LES GABONAIS ?
Parce que Mauro Nguema n’est pas le premier responsable de chantier à être confronté à des difficultés dans l’exécution d’une réalisation publique.
Et surtout parce que son placement en détention intervient dans un climat où l’opinion gabonaise s’interroge depuis longtemps sur l’égalité de traitement des justiciables.
Des affaires impliquant des personnalités puissantes, des proches de responsables politiques ou des membres de l’ancien régime ont été largement évoquées dans les médias et sur les réseaux sociaux.
Parmi les dossiers régulièrement cités figure celui d’un fils d’un ancien baron du régime déchu, dont le nom a été associé publiquement à des accusations portant sur d’importantes sommes d’argent public.
Il ne nous appartient évidemment pas de transformer ces accusations en condamnation. Mais une question demeure : où en est la justice dans ce dossier ?
Autre cas souvent évoqué dans l’opinion : celui d’un proche parent du chef de l’État, dont le nom aurait été cité dans une affaire concernant des soupçons de détournement de deniers publics.
Là encore, aucune culpabilité ne peut être affirmée sans jugement.
Mais les Gabonais peuvent légitimement demander pourquoi certaines affaires semblent connaître des suites judiciaires rapides tandis que, dans d’autres, le silence paraît s’installer.
Un autre dossier régulièrement cité concerne également un haut gradé présenté comme proche du pouvoir, dont le nom avait été associé à une affaire impliquant un opérateur économique chinois.
Là encore, prudence : être cité dans une affaire ne signifie pas être coupable.
Mais si les mêmes principes de responsabilité sont invoqués aujourd’hui, ils doivent pouvoir être appliqués à tous les dossiers présentant des soupçons comparables.
DEUX POIDS, DEUX MESURES ?
C’est la question qui dérange.
Et c’est précisément pour cela qu’elle doit être posée.
Si la nouvelle République veut réellement restaurer l’honneur et la dignité des Gabonais, alors la justice doit pouvoir démontrer que la loi ne connaît ni famille, ni clan, ni proximité avec le pouvoir.
Mauro Nguema ne demande pas à être au-dessus de la loi.
Il doit simplement bénéficier de la loi.
Et ceux qui sont cités dans d’autres affaires doivent eux aussi être soumis à la loi, si des éléments sérieux justifient l’ouverture d’une procédure.
La justice ne peut pas être forte avec les uns et hésitante avec les autres.
Elle ne peut pas donner le sentiment qu’un homme sans protection politique risque la prison là où d’autres bénéficieraient de circonstances plus favorables.
Sinon, le doute s’installe.
Et lorsque le doute s’installe dans la justice, c’est la confiance du peuple dans les institutions qui commence à disparaître.
IL NE S’AGIT PAS DE DÉFENDRE L’IMPUNITÉ
Soyons clairs.
Défendre Mauro Nguema ne signifie pas demander son impunité.
Si la justice démontre qu’il a utilisé des fonds publics à d’autres fins, qu’il a volontairement trompé l’État ou qu’il a commis une quelconque infraction, alors il devra en répondre.
Mais si les investigations démontrent que le retard est lié à des circonstances contractuelles, à des paiements tardifs, à des modifications du projet ou à des travaux supplémentaires, alors les responsabilités devront être appréciées avec la même rigueur.
Personne ne doit être condamné parce que son nom est devenu célèbre dans une vidéo.
LE GABON DOIT AUSSI EN FINIR AVEC LES ÉLÉPHANTS BLANCS
Cette affaire pose également une question plus large.
Comment éviter que l’argent public soit englouti dans des projets abandonnés, mal exécutés ou livrés avec des années de retard ?
La réponse ne peut pas être uniquement judiciaire.
Il faut renforcer le contrôle des marchés publics.
Il faut mieux encadrer les contrats.
Il faut imposer davantage de transparence sur les paiements.
Il faut contrôler les avenants.
Il faut responsabiliser les entreprises comme les administrations.
Et surtout, il faut identifier les responsabilités à chaque niveau.
Car un chantier public ne dépend presque jamais d’une seule personne.
« LE 16, C’EST LE 16 »… MAIS LA JUSTICE AUSSI DOIT ÊTRE LA JUSTICE
Le président de la République avait raison sur un principe essentiel : l’argent public n’est pas un jeu.
Les chantiers doivent être livrés.
Les engagements doivent être respectés.
Les responsables doivent rendre des comptes.
Mais il existe un autre principe tout aussi important : la justice doit être la même pour tous.
Si Mauro Nguema est responsable, qu’il soit sanctionné.
S’il ne l’est pas, qu’il soit libéré et réhabilité.
Et si d’autres dossiers méritent également l’attention de la justice, qu’ils soient examinés avec la même rigueur.
C’est seulement ainsi que pourra disparaître cette question devenue lancinante dans l’opinion :
Pourquoi la justice frappe-t-elle certains et semble-t-elle en épargner d’autres ?
La meilleure réponse ne sera pas un discours.
Ce seront les actes.
Des actes identiques pour tous.
Des enquêtes identiques pour tous.
Des exigences identiques pour tous.
Et finalement, une seule justice pour tous les Gabonais.






