Dans la République des paradoxes, on ne meurt plus de maladie, ni de misère, ni d’injustice sociale. Non. On meurt désormais de parole. Et dans cette loterie nationale où l’expression vaut parfois plus cher qu’un crime économique, un nom circule avec insistance : Bob Mengome, plus connu sous le matricule 212. Un numéro comme dans les prisons coloniales, un symbole comme dans les romans d’anticipation, et surtout un homme devenu, pour certains, « candidat à la mort »… judiciaire, sociale, ou politique.
Depuis près d’un mois, il médite derrière les murs de la prison centrale de Libreville, officiellement pour trouble à l’ordre public. Trouble à l’ordre public ? Voilà une formule magique qui, sous nos tropiques, a la souplesse d’un élastique : elle s’étire selon l’humeur du moment, se contracte selon la sensibilité du pouvoir, et finit par envelopper quiconque ose parler trop fort… ou trop juste.
Son arrestation, suivie de son incarcération, a déclenché une tempête de protestations chez les activistes et au sein d’une société civile qui, visiblement, n’a pas encore appris l’art subtil du silence stratégique. Pour beaucoup, Bob Mengome n’est pas seulement un citoyen turbulent ; il est « la voix du peuple », ce personnage un peu gênant qui ose dire à haute voix ce que tout le monde murmure dans les salons climatisés.
Hier, il dénonçait les dérives du régime de Ali Bongo. Aujourd’hui, il continue de questionner le nouveau pouvoir avec la même insolence républicaine. Mauvais calcul : la constance est une qualité en démocratie… mais un vice en politique tropicale.
Et voici que son procès, annoncé presque en catimini, surgit comme un rendez-vous judiciaire sous haute tension ce mardi 17 février au tribunal de première instance de Libreville. Une date, un lieu, et une question qui flotte dans l’air : combien d’années de prison pour avoir parlé au nom du peuple ?
Car dans ce théâtre judiciaire où chacun joue son rôle, l’accusé arrive auréolé d’un statut presque mythique. Héros pour les uns, agitateur pour les autres, irresponsable pour les plus sévères. Mais dans tous les cas, un symbole. Et c’est précisément ce qui inquiète : on juge un homme, mais on cherche peut-être à discipliner une foule invisible.
Déjà, des soutiens annoncent leur présence en nombre. Une mobilisation annoncée, une salle d’audience qui risque de ressembler à un meeting politique improvisé, et une atmosphère où la justice devra prouver qu’elle est encore la justice… et non une mise en scène destinée à donner une leçon civique grandeur nature.
Dans les quartiers populaires, la question circule comme une rumeur électrique : « Combien va-t-il prendre ? » Comme s’il s’agissait d’un pari sportif, d’une cote judiciaire, d’un jeu national où l’on mise sur la sévérité du verdict plutôt que sur la sérénité du droit.
Mardi, tout se saura.
Ou plutôt, mardi, tout se lira entre les lignes : la peine prononcée dira moins ce qu’a fait Bob Mengome que ce que le pouvoir tolère encore comme voix discordante.
Dans ce pays où chaque régime promet d’écouter le peuple, il arrive souvent que la première personne arrêtée soit précisément celui qui parle en son nom. Ironie suprême : plus on crie « liberté d’expression », plus l’écho semble résonner derrière les barreaux.
Rendez-vous donc au tribunal.
Non pas pour assister à un simple procès, mais pour observer un baromètre politique grandeur nature : celui de la place réelle accordée au contrepouvoir dans le Gabon nouveau.











