Ils nourrissent, soignent, éduquent et font survivre des familles entières sans salaire ni reconnaissance. Au Gabon, les travailleurs non-salariés restent exclus des distinctions officielles. Une injustice flagrante, presque assumée.
Le travail n’est pas seulement ce que nous faisons pour vivre, c’est ce par quoi nous donnons un sens à notre existence. Il révèle notre discipline, façonne notre caractère et inscrit notre passage dans le monde. Mais au Gabon, cette vérité s’arrête aux portes du salariat.
Dans les villages comme dans les quartiers, des hommes et des femmes travaillent sans relâche, sans jamais être vus. Le cultivateur et la cultivatrice qui se lèvent à l’aube pour nourrir leur famille et alimenter les marchés ne recevront jamais de médaille. La femme au foyer, pilier silencieux, qui organise, nourrit, éduque et maintient l’équilibre familial, n’existe dans aucun registre de mérite national.
Le pêcheur et le chasseur, qui bravent les saisons, les risques et l’incertitude pour payer la scolarité des enfants, restent invisibles. Leur effort est vital, mais leur reconnaissance est nulle.
Et que dire des guérisseurs, qui soignent parfois sans aucune rémunération, par devoir, par tradition, par humanité ? Ils sauvent, soulagent, accompagnent mais leur contribution ne franchit jamais le seuil des institutions.
Ce sont pourtant eux qui incarnent le plus profondément la valeur du travail.
Pendant ce temps, l’État distribue honneurs et distinctions selon des critères qui excluent précisément ces réalités. Comme si travailler sans salaire était insignifiant. Comme si nourrir, soigner ou éduquer en dehors des cadres formels ne méritait ni considération ni reconnaissance.
C’est une aberration.
Car cette sélection du mérite crée une fracture brutale. Elle impose une hiérarchie injuste entre les formes de travail, reléguant les plus essentielles au rang d’activités invisibles. Elle fabrique une citoyenneté à deux vitesses : celle que l’on célèbre, et celle que l’on ignore.
Comme le rappelait Albert Camus, « sans travail, toute vie pourrit ». Mais que devient cette vérité quand ceux qui travaillent le plus dur sont précisément ceux que l’on ne voit pas ?
Le véritable travail est celui qui élève, qui construit, qui relie l’homme à une cause plus grande que lui. Et à ce titre, ces travailleurs non salariés sont au cœur même de la société. Ils ne demandent pas la pitié. Ils exigent simplement d’exister.
Ignorer ces réalités, c’est nier l’essentiel. Le Gabon ne peut pas continuer à honorer une minorité visible tout en tournant le dos à ceux qui font vivre le pays dans l’ombre. Il est temps de reconnaître ces cultivateurs, ces mères, ces pêcheurs, ces chasseurs, ces guérisseurs non pas comme des exceptions, mais comme des piliers. Car une nation qui ne voit pas ses travailleurs les plus essentiels finit toujours par se perdre elle-même.






