Depuis le 30 août 2023, le Gabon vit dans un étrange paradoxe : le pays qui avait cru se libérer des griffes du clan Bongo découvre aujourd’hui qu’il a simplement changé de geôlier. Ce constat, que la majorité des Gabonais refusait d’admettre au départ, s’impose désormais à eux au fil des maladresses du régime, surtout à travers une communication d’État qui manque cruellement de lucidité, de stratégie et de respect pour l’intelligence collective.
Au lendemain du coup d’État, Brice Clotaire Oligui Nguéma incarnait l’espoir d’un Gabon nouveau. Son discours de restauration de la dignité nationale, de refondation des institutions et de moralisation de la vie publique avait ranimé la flamme patriotique dans un pays longtemps meurtri par un demi-siècle de prédation, de répression, de crimes rituels et de corruption systémique. Mieux encore, les premières semaines de transition semblaient confirmer cet élan : mesures sociales concrètes, relance de projets publics, discours d’ordre et d’équité. Le peuple y voyait enfin une rupture nette avec l’ancien régime.
Mais cette illusion a volé en éclats dès que le président de la Transition a commencé à s’entourer. Car, au lieu de symboliser la rupture, son équipe a ramené à la surface presque tous les visages honnis du passé. Ceux-là mêmes qu’il prétendait chasser se sont retrouvés promus au sein du gouvernement, placés à la tête d’institutions, d’entreprises publiques ou de grandes directions administratives. Les Gabonais ont alors compris que la “libération” tant célébrée n’était en réalité qu’une recomposition du même système, sous un autre uniforme.
Ce retour massif des acteurs de l’ancien régime a rapidement ravivé les vieux démons : détournements d’argent, favoritisme, népotisme et répression militaire. Les critiques ont fusé, d’abord sur les réseaux sociaux, puis dans les rues et jusque dans certaines sphères du pouvoir. Le peuple a cessé d’y voir un “coup d’État pour le peuple” pour y reconnaître une révolution de palais, où tout change pour que rien ne change.
C’est dans ce contexte que la communication du nouveau régime a révélé son absence totale de clairvoyance. Plutôt que d’assumer ses contradictions et d’expliquer ses choix, elle s’est enfermée dans une logique d’autodéfense infantile, cherchant à détourner l’attention du peuple au lieu de la convaincre. Le scandale des récentes élections, organisées dans l’opacité la plus totale pour imposer le parti présidentiel, a été un désastre d’image. Au lieu d’y répondre avec transparence, la communication d’État a préféré nier l’évidence et glorifier ce qui ressemblait davantage à une mascarade qu’à un exercice démocratique.
Puis est survenue la fuite des vidéos de Noureddin Bongo : un choc politique majeur. Ces enregistrements ont mis à nu les mensonges du pouvoir sur l’affaire Sylvia Bongo et sur le traitement réservé à l’ancien clan présidentiel. L’opinion publique, jusque-là divisée, a découvert avec stupeur que le régime avait manipulé la vérité. Le président, qui se présentait en garant de la justice, est apparu soudain comme un homme prêt à travestir les faits pour servir ses intérêts.
Au lieu d’adopter une communication apaisée et intelligente, cherchant à contextualiser ces révélations, le pouvoir a choisi la voie du déni et de la diversion. Des marches prétendument “citoyennes” ont été financées pour soutenir la justice, tandis que des campagnes médiatiques massives parfois même assistées par intelligence artificielle ont été lancées pour diaboliser les Bongo. Ce déferlement de propagande, censé raviver la colère populaire contre l’ancien régime, n’a fait qu’accentuer la défiance envers le nouveau.
Car une question simple, mais implacable, s’impose désormais dans les esprits :
si Oligui et ses partisans affirment réellement penser aux souffrances que les Bongo ont infligées aux Gabonais, pourquoi les avoir laissés partir sans procès ?
Pourquoi n’avoir toujours pas rendu hommage aux victimes des massacres de 2016, ni érigé de monument en leur mémoire, préférant en construire un pour les militaires qui ont pourtant contribué à maintenir ce même système au pouvoir pendant plus de cinquante ans ?
Pourquoi avoir conservé des alliances politiques avec le PDG, symbole du régime honni ?
Pourquoi avoir nommé à des postes stratégiques ceux-là mêmes qui ont pillé le pays et réprimé le peuple ?
Et surtout, pourquoi Sylvia et Noureddin ont-ils été détenus dans les sous-sols de la présidence, plutôt qu’en prison comme tout justiciable ordinaire ? Ces contradictions sont trop flagrantes pour passer inaperçues.
La communication d’État, aveuglée par son arrogance, a sous-estimé la maturité du peuple gabonais. Elle a cru pouvoir manipuler les consciences par la peur et le spectacle, oubliant qu’en 2025, les Gabonais observent, comparent, analysent et comprennent. Ce manque de lucidité est la véritable faillite du régime : il ne sait pas parler à son peuple autrement que par la mise en scène et la propagande.
Pourtant, une autre voie était possible. Le président Oligui conserve encore, malgré tout, une part du capital de confiance populaire, grâce à certaines réformes tangibles. En moins de deux ans, il a réalisé ce que d’autres n’ont pas accompli en quatorze. C’est précisément là que sa communication aurait dû s’ancrer : dans la vérité des faits, dans la clarté des explications et dans la transparence des choix. Il aurait fallu reconnaître les erreurs, expliquer les contraintes, assumer la complexité des décisions prises au nom de la raison d’État.
La communication d’un chef lucide ne se construit pas sur le déni mais sur la pédagogie. Elle ne fuit pas la vérité : elle l’explique. Elle ne manipule pas le peuple : elle l’éclaire. Si le pouvoir avait choisi cette voie, il aurait pu restaurer la confiance, apaiser les doutes et renforcer son autorité morale. Au lieu de cela, il s’enfonce dans une spirale de mensonges qui le discrédite chaque jour davantage.
Le drame du régime Oligui n’est donc pas seulement politique il est communicationnel. Car en refusant de dire la vérité, il a ouvert les yeux du peuple. Et c’est peut-être la seule bonne nouvelle de cette sombre période : la lucidité que le pouvoir a perdue, les Gabonais, eux, l’ont retrouvée.






